Le soleil resplendit, pas la moindre brise ne s’élève, et l’on descend avec une rapidité relative le cours sinueux du Darya. De temps à autre, des ruines déchiquetées rompent la monotonie de la plaine et rappellent que la désolation ne fut pas toujours aussi complète qu’à présent. Autrefois, des villages étaient sans doute échelonnés sur le cours du Darya, car l’eau ne manque point, ni la terre ; mais l’impossibilité de résister aux attaques, le besoin de sécurité nécessaire au travail des champs, aura contraint les habitants à chercher un refuge dans les oasis peuplées de la rive droite. Ici, le plus grand ennemi de l’homme est l’homme qui, ne possédant pas un capital d’eau suffisant, équilibre son budget aux dépens de son semblable mieux partagé. Nous le montrerons ailleurs.

On cuisine à bord du bateau, on allume le feu dans des fourneaux en terre pétrie, posée à l’arrière sur une couche d’argile. Il importe de manger à la clarté du jour, de ne pas brûler de bois au soleil couchant, la colonne de fumée qui monte très-haut par un temps calme, est vue à des distances considérables. Elle décèlerait notre présence, et attirerait les pillards. Durant la nuit, les bateliers, qui n’oseraient même pas battre le briquet, dissimulent la barque dans une crique au milieu des roseaux ; ils dorment, veillant à tour de rôle jusque vers une heure du matin. Ils partent quand l’obscurité est profonde, enfonçant les avirons doucement, et ne disant mot.

Il est deux heures ; Iskandar, qui gouverne à l’arrière, quitte soudain sa place, et arrive en courbant le dos jusqu’à ses camarades.

« Des barques ! » dit-il.

Du coup, tous abandonnent les rames, se cachent derrière les bords de la barque qui dérive. Rachmed, qui est de garde, me touche la main et tout bas me souffle à l’oreille : « Vois là-bas », et du doigt il m’indique une forme noire barrant le passage.

J’examine, questionne le patron qui est près de moi, au milieu de son troupeau de lions, et lui me répond :

« Tekkés !

— Bien vrai ?

— Par Allah, Tekkés ! »

J’explique rapidement à Rachmed qu’il ait à tendre les cartouches à mesure qu’on les usera. Je secoue Radjab-Ali profondément endormi, il tire son sabre, et je prends mon fusil Berdane. Cependant, on approche de l’embuscade.