Voilà bien une barque avec des hommes debout.

Le patron affirme de plus en plus que ce sont des Tekkés : pas d’autres qu’eux n’oseraient se montrer à découvert.

D’une bourrade, j’oblige Iskandar à retourner à son poste, lui ordonnant de nous mener lentement du côté opposé. Bientôt nous sommes à portée de voix, un petit feu brille dans une île.

C’est le moment de réveiller Capus, qui commence par essuyer ses lunettes et se prépare à l’abordage.

Il faut savoir à quoi s’en tenir, avant d’être près de nos ennemis. Avec des gestes menaçants, je contrains le patron à héler ces gens. Il pousse un « Ha ! ha ! » et tout de suite le feu disparaît. Pas de réponse. Il recommence, dit son nom, demande qui est là. Et on lui répond enfin : « Je suis un tel, ton ami, qui viens de Khiva avec des barques vides, et je remonte vers Ildjik. » Par crainte des Tekkés, les Khiviens s’étaient installés dans une île au milieu d’une roselière. Cette interpellation les avait sans doute terrifiés, et ils avaient immédiatement caché leur feu. Les deux patrons échangent les compliments d’usage :

« Salamaleïkom.

— Valeïkom assalam. »

Et l’on repart, heureux en somme d’en être quitte à bon marché.

Les chalands de Chiva ont à chaque extrémité une poutrelle assez haute où monte le batelier, afin de pouvoir sauter avec l’amarre sur la rive qui est souvent beaucoup au-dessus de la surface de l’eau. Les chalands arrêtés étaient en ligne à côté l’un de l’autre ; nous les voyions de trois quarts, et ces poutrelles paraissaient une rangée de plusieurs individus. Ce qui prouve qu’il n’y a pas que le Pirée qu’on prenne pour un homme.

Le matin, après avoir dépassé les ruines de Ketmantchi, nous traversons silencieusement la goulette où le Darya file très-rapidement entre des rives escarpées. C’est tout près que les Tekkés ont coutume de la traverser. Voici une île qui facilite cette opération. La largeur est ici d’une centaine de mètres.