« C’est ici qu’ils passent », dit laconiquement le patron.

A gauche, un sentier a été tracé sur le sable de la rive par une file de cavaliers. L’empreinte des sabots est bien marquée, et date de quelques jours ; au bas de cette piste, l’herbe est foulée. Ils se sont arrêtés à côté, au milieu des roseaux, allumant du feu dans la clairière, sans doute afin de sécher leurs habits. Le piétinement des chevaux est très-visible sur le sol argileux de l’île, où deux bâts ont été abandonnés.

« Les selles de mes chameaux », dit un des pillés, et cela lui rappelle son malheur. On les a jetées, comme chose de peu de valeur, lors du partage du butin, dont chacun emporte sa part en croupe. Les chameaux déchargés ont marché plus vite.

A main droite, au flanc de la berge abrupte, un chemin serpente jusqu’au point où les Tekkés se mettent à l’eau.

Peut-être nous serions-nous heurtés à ces karaks sans la maladie de notre ami Tinelli. S’il eût plu à ces bandits de nous piller, la chose eût été facile. En réalité, nous eussions été deux à leur résister, car ces bateliers n’auraient pas même fait un geste pour nous défendre. Au fait, à quoi leur servirait le courage ? ils ne possèdent rien en propre que des guenilles et l’existence. Ils savent qu’on ne prendra point le bout de toile qui les couvre ; quant à l’existence, ils veulent à tout prix la conserver, suivant cette manie commune aux hommes, qui attachent une valeur énorme à des riens, par le seul fait de l’habitude.

Plus loin, à un endroit où le Darya contourne une presqu’île, nous apercevons des abris de roseaux.

« Qu’est cela ?

— Karaoul Khana », répond le patron, c’est-à-dire la station des gardiens. Nous allons y faire halte.

Dès que nous approchons du rivage, un petit homme maigrelet, le fusil sur l’épaule, vient à nous ; il pousse un cri, et sept ou huit hommes armés sortent des huttes et du fourré où ils étaient en vedette et guettaient probablement les faisans, très-nombreux dans cette région.

Ce sont des gaillards de vingt-cinq à cinquante ans, coiffés du traditionnel bonnet en peau de mouton, chaussés d’abarcas en peau de chèvre. Le petit homme qui est le chef et marche d’un pas très-alerte, nous invite à son feu. On le questionne :