« Je suis d’Erzeroum. J’avais un frère qui faisait le commerce des étoffes. Un jour, il partit dans l’intention de parcourir le Caucase avec ses ballots, puis de gagner le Khiva. D’abord, il donna de ses nouvelles, puis plusieurs années s’écoulèrent sans que l’on en entendît plus parler. Entre temps, je fis un pèlerinage à la Mecque, et revins à Erzeroum. Les instances de ma famille me décidèrent à partir à sa recherche. Longtemps j’errai inutilement dans le Caucase, d’une ville à l’autre ; puis j’appris au bazar de Tiflis de la bouche d’un Arménien que mon frère avait dû se diriger sur Astrakan. Il y était passé en effet, m’affirmèrent des Tartares, mais était parti pour Kasalinsk. Sur les bords de l’Emba, j’appris qu’il était mort à Irgiz, et je gagnai la presqu’île de Mangichlak avec une première caravane. Mes ressources étaient épuisées. Une deuxième caravane m’a amené dans le Khiva.

— De quoi vis-tu ?

— De prières.

— De prières ?

— Oui, car je suis hadji, et j’ai étudié dans les médressés. Je m’arrête dans les mosquées ; je parle aux fidèles des choses du ciel, j’explique les versets du Coran, et l’on me donne de quoi poursuivre ma route. Dans les endroits où il y a des couvents de calendars, je vais frapper à la porte de ces religieux et je suis bien accueilli. Les jours de bazar, je conte des histoires sur les places où le peuple se presse ; on aime à m’entendre parler de la ville sainte : l’un me donne une pièce de monnaie ; un autre, une poignée de riz ; chacun, un peu de ce qu’il possède. Voilà comment je voyage.

— As-tu été bien accueilli à Khiva ?

— Pas trop ; le Khan n’est pas généreux ; il n’aime pas les étrangers.

— Mais les habitants de la ville t’ont bien traité ?

— Les Khiviens ! Je n’ai jamais rencontré de peuple plus misérable, plus ignorant. Ils ne donnent rien, ne comprennent rien, ne savent rien. Croirais-tu qu’ils confondent tous les peuples de l’Occident en un seul ! Pour eux, il n’y a pas d’Italiens, de Français, d’Espagnols. Nous n’en sommes point là à Erzeroum ; car, si nous ignorons ce que sont les nations vivant au delà de Stamboul, du moins savons-nous qu’elles existent.

— Penses-tu demeurer à Khiva ?