Les voyageurs n’ont pas toujours médit autant du Kharezm. Malgré la volonté que nous avons de ne point entremêler de citations ce récit de voyage, nous croyons intéressant de donner en regard de l’appréciation d’un Turc du dix-neuvième siècle, celle d’un Arabe du quinzième :
« Je n’ai jamais vu, dit Ibn-Batoutah, peuple meilleur, plus généreux que les habitants de Khiva, ni qui soient plus affables envers les étrangers. La coutume suivante, à propos du service religieux, est très-recommandable : celui qui quitte sa place pendant la prière dans la mosquée est battu par le mollah en présence de l’assemblée et en outre condamné à une amende de cinq dinars pour l’entretien de la mosquée. Aussi dans chaque mosquée un fouet est suspendu à cette intention. »
Ibn-Batoutah parle de l’Oxus, un des quatre fleuves qui sortent du paradis, gelant comme le Volga, puis de Zmoukchir où des saints illustres ont leur tombeau, enfin des sectes ; finalement il décrit le melon du Kharezm, en fait un éloge pompeux :
« On ne peut comparer au melon de Khiva que celui de Bokhara ; le melon d’Ispahan en approche le plus. A l’extérieur ce fruit est grisâtre et rouge à l’intérieur. Il est d’une succulence parfaite et plutôt dur. Il a la propriété remarquable de pouvoir être coupé en tranches et séché, et mis en caisse comme les figues. On l’expédie dans l’Inde, en Chine, et, de tous les fruits secs étant le meilleur, à l’occasion, on le donne en présent aux princes de ces pays. »
Le melon est comme autrefois le meilleur qui se puisse imaginer. Il a, plus obstinément que ceux qui le cultivent, conservé ses qualités.
Nous nous préparons au départ ; il est entendu que nous quitterons Khiva le 19 novembre. Nous n’emporterons point la tente de feutre que nous avions achetée à Petro-Alexandrowsk, notre intention étant de doubler les étapes. La dresser chaque soir et la démonter dans la nuit obscure, serait incommode et très-fatigant. Or, nous n’avons plus qu’un serviteur, Rachmed, qui est interprète, palefrenier, cuisinier, un véritable maître Jacques. Ce serait pour lui et nous-mêmes trop de besogne. Ici nous achetons seulement des cordes, deux seaux de fer afin de puiser l’eau dans les puits, deux pelles, une hache et une bonne provision de sel et de tabac en feuilles ; il coûte dix à douze sous la livre. Aux haltes, le glouglou de la pipe à eau n’est point désagréable. On achètera les vivres à Gazavad. En faisant nos achats dans le bazar, nous voyons passer des Turkomans Tekkés. Quelques-uns de leurs chefs doivent venir voir M. P…
Le 18 novembre, la veille du départ, étant à deviser comme gens qui vont se quitter et ne se reverront peut-être jamais, la porte s’ouvre, et trois Tekkés entrent. Ils nous serrent la main, s’inclinent légèrement : « Salut, ami ! salut, ami ! » et s’accroupissent. Eux aussi se plaignent des Khiviens et du Khan, et témoignent du mépris à celui qui fut autrefois leur hôte.
En effet, lorsque le général Kauffmann marcha sur Khiva, le Khan épouvanté s’enfonça dans le désert et se réfugia chez les Turkomans. Il ne se décida à rentrer dans ses États qu’après que le vainqueur lui eut envoyé courriers sur courriers afin de le rassurer et lui affirmer que sa personne serait respectée.
Aujourd’hui le Khan paraît oublieux de l’hospitalité qu’il a reçue, et les Tekkés se plaignent amèrement.
Le plus loquace des trois est Kaïd-Pan-Pelani-Agli, un homme de taille moyenne, large d’épaules, sec, nerveux, aux extrémités fines. Il a la face large, osseuse, peu garnie de barbe, où brillent deux petits yeux très-noirs qui regardent bien en face. Il parle avec des gestes calmes.