« Que sommes-nous venus faire à Khiva ? Pourquoi ce khan a-t-il envoyé un émissaire nous invitant à venir demander la paix et à nous mettre sous sa protection ? Que ne sommes-nous allés directement chez les Russes, au lieu de nous abaisser à visiter d’abord le Khivien ? Il nous a reçus comme des marchands de l’Iran. Il n’a pas eu honte de nous donner à chacun deux tengas durant notre séjour et huit pour le retour. Le premier d’entre nous a eu douze tengas. Est-ce que des chefs doivent être traités de la sorte ? C’est la première fois que je vois cette ville. Il y a de grandes maisons, de vastes mosquées, mais quel peuple de Sartes sans vigueur ! Combien pourraient manier un sabre ? Nous sommes à peine une centaine de Tekkés ; quel est celui d’entre eux qui nous empêcherait de prendre la ville, le Khan lui-même, et de trancher la tête à ces êtres plus lâches que des Persans ? »
Un jeune chef de vingt-cinq ans environ, grand, maigre, à figure énergique, fils de chefs célèbres par leur bravoure et leur habileté à conduire les alamans, approuve de la tête les paroles de son compagnon. Lui aussi pense qu’il eût mieux valu s’entendre avec les Russes sans aucun intermédiaire. Et disant son dédain pour les Khiviens, il se sert de termes imagés qui ne s’écrivent guère. Sari-Khan, tel est son nom, a été longtemps propriétaire d’un soldat russe, seul survivant d’un convoi assassiné par des gens de sa tribu. Longtemps, le prisonnier est resté attaché à une chaîne partant d’un poteau planté à l’intérieur de sa yourte. La chaîne était longue, et il pouvait vaquer aux travaux qu’on lui avait confiés : il écrasait le millet, battait le blé, soignait le bétail.
Au commencement de sa captivité, on le contraignit d’écrire aux gouverneurs de Petro-Alexandrowsk et de Krasnovodsk qu’ils eussent à envoyer une rançon considérable. Les lettres étaient remises par les Tekkés à des caravaniers qui les portaient à leur adresse.
Mais les propositions ne furent point agréées, et des querelles éclatèrent à propos du prisonnier. Les uns voulaient le maltraiter, disant qu’il n’avait pas écrit dans le sens qu’on lui avait précisé ; qu’il n’insisterait auprès de ses chefs que le jour où on lui rendrait la vie dure. D’autres, prétextant qu’on nourrissait un espion à qui l’on facilitait son rôle en transmettant ses renseignements écrits dans une langue que nul ne comprenait, conseillaient d’en finir.
Après un nouveau refus de payer la rançon, plusieurs Tekkés vinrent en armes afin de le tuer. Sari-Khan le fit entrer dans sa tente et s’opposa au meurtre, le sabre à la main. Les adversaires du jeune chef, le voyant décidé à verser le sang, n’osèrent porter la main sur lui. Il parlementa, leur exposa que ce meurtre serait inutile, qu’en somme le prisonnier ne pouvait s’enfuir, que peut-être l’occasion se présenterait de l’échanger contre quelqu’un des leurs. Le captif fut épargné. Durant plusieurs années, on le tint à la chaîne, puis on le détacha.
Il paraît que, d’ennui, le pauvre homme s’adonna au haschisch. Son intelligence en fut affaiblie, et il était résigné à son sort au moment où il a recouvré sa liberté. Sari-Khan vient de l’amener à Petro-Alexandrowsk. D’après l’interprète, son cou a conservé la marque du carcan de fer.
LA PRISON-FORTERESSE DE KABAKLI.
Dessin de E. Cavaillé-Coll, d’après un croquis de M. Capus.
On sert le thé, des petits pains ; j’en présente un au kaïd, le partage avec lui ; il le porte à son front en signe d’amitié. Je lui dis que nous souhaitons fort de visiter le pays de Merv.
« Le voyage est-il possible ?