— Il est possible ! Si l’on te demande sur la route où tu vas, réponds que tu viens chez moi, que je suis ton hôte. Nul ne t’arrêtera. Dès que tu auras trouvé des hommes de ma tribu, ils te protégeront. Une fois parmi eux, tu n’auras rien à redouter ; tant qu’un bras pourra lever un sabre, on te défendra. Nous autres vendons notre vie à bas prix, car nous l’estimons à peine la valeur d’un chaka[42] ; et puis, n’est-ce pas chose connue que si nous sommes méchants pour les méchants, nous sommes bons pour les bons ? »

[42] Menue monnaie de cuivre.

— Par Allah ! voilà la vérité », dit le troisième, un vieux qui n’avait encore soufflé mot.

Ce vieux regrette fort d’être venu rendre hommage au khan de Khiva, car il comprend bien qu’en réalité, celui-ci est vassal des Russes. Il sent que les Tekkés se sont fourvoyés, qu’ils ne doivent compter que sur eux-mêmes pour défendre leur indépendance. Or, la prise de Geok-Tepe par Skobeleff l’a convaincu de la puissance des Russes, et il n’y a pas à en douter, il va falloir se soumettre, renoncer aux alamans, et tous les ennemis que les Tekkés terrifiaient redresseront la tête.

Le jeune Sari-Khan et son compagnon ont beau le consoler, lui assurer que les Russes ne les malmèneront pas, le vieux branle la tête, il se tait et il a des larmes dans les yeux. Comme un vieux loup cerné de toutes parts, sentant qu’on va le prendre, il se demande si mourir en combattant un ennemi vingt fois plus fort ne vaut pas mieux que d’accepter une cage, confortable peut-être, mais une cage, en somme.

IX
LE DÉSERT DE L’OUST-OURT.

Départ. — Les inondations. — Chez les Turkomans-Yomouds. — Vendetta. — Un serviteur. — Une course. — Manière d’entraîner le cheval turkoman. — Notre guide. — Au puits. — Au « sable blanc de Tchaguil ». — Attente des chameaux. — Le chamelier Ata-Rachmed. — Rencontre. — Le dîner des chameaux. — Le takyr. — Près des ruines de Chak-Senem. — Pas d’eau. — Une pipe. — Un oiseau qui parle.

Radjab-Ali est à cheval, prêt à partir ; il retourne à Samarcande, et donnera de nos nouvelles à notre hôte, le général Karalkoff ; Radjab-Ali, qui a bu beaucoup de votka avec les deux Cosaques de M. P…, est légèrement gris. Il nous souhaite un bon voyage, et promet à Rachmed de n’oublier aucune des commissions dont celui-ci l’a chargé à l’adresse de ses parents et amis.

Rachmed, complétement ivre, peut tout juste monter à cheval. Il plaide les circonstances atténuantes :

« C’est la première fois que je bois trop de votka depuis que je vous accompagne. J’ai fêté le départ de Radjab-Ali. Les Cosaques sont de bons garçons. »