Deux arabas sont chargés de nos bagages. Comme guide, nous avons un employé du divan-begi, flanqué de ses deux ouglanes ; tous trois montent de jeunes étalons turkmènes appartenant au khan leur maître. Encore une poignée de main à l’excellent M. P…, qui nous engage à reprendre haleine au puits de Tcherechli, où une partie de l’expédition scientifique chargée de résoudre la question de l’Oxus tient son quartier général. « Bonjour à M. un tel, à M. H… » Les Cosaques sur le bord de la porte saluent militairement d’un : « Zdravié jelaïm, Nous vous souhaitons bonne santé » ; les arbas grincent, on fait siffler les fouets.
« Au revoir, crie M. P…
— Au revoir, répondons-nous, et adieu Khiva, adieu l’Asie centrale. »
Au fait, nous sommes à l’extrémité de l’Asie centrale, puisque c’est ici que l’Amou-Darya finit en se ramifiant. En ce pays de sécheresse, s’éloigner du fleuve, c’est s’éloigner de la civilisation. Dans notre Europe, presque à la même latitude, les grands cours d’eau sont des moyens de progrès, de commerce ; ils accroissent la prospérité des peuples ; ici, ils sont la source même où chacun puise la vie. Il est donc naturel que dans la langue persane, un même mot, « abady », signifie à la fois « culture, civilisation », et que la racine de ce mot « ab » signifie « eau ». Aussi croyons-nous n’exagérer point en affirmant que quiconque connaîtrait l’histoire de l’eau et des irrigations en Asie centrale, aurait les meilleurs jalons pour se guider dans l’obscur passé des peuples qui l’habitèrent, et suivre pas à pas les fluctuations successives de leur histoire.
Mais nous sommes hors de Khiva, dans la plaine monotone, sans soleil. Çà et là, au milieu de rares peupliers, se dresse un sakli au bord d’un canal. Des oies, des cormorans, des canards fendent l’air, puis, ayant tournoyé par précaution, s’abattent bruyamment sur les étangs ridés par la brise.
Les oiseaux aquatiques peuvent prendre leurs ébats à l’aise dans le vaste marécage formé par le trop-plein des eaux de l’Amou. Car les Khiviens ne savent pas précisément la quantité de liquide que doit rouler le fleuve qui est à rendement excessif et irrégulier, et quand les canaux sont gonflés à déborder, ils rompent les digues, dirigeant vers les affaissements du sol le surplus inutile à l’arrosage des terres. Et alors, selon la rapidité des pentes et la profondeur des bas-fonds, la plaine est couverte de marais ou de flaques, ou d’étangs plus ou moins vastes, réunis parfois en un lac immense qui, dans la suite, diminue, disparaît par l’infiltration ou l’évaporation.
A la nuit, nous étions à Gazavad. Le beg nous offre l’hospitalité, et c’est par son entremise que nous commençons nos achats de vivres dès notre arrivée : de la farine, du riz, de la graisse de mouton, du mouton salé, de l’huile à l’usage des hommes, du sorgho, du foin pour les chevaux. Ici, on ne les nourrit point d’orge.
Le beg nous vend un émouchet posé sur un perchoir dans la chambre où nous dormons. Il a été dressé spécialement à chasser les cailles et les alouettes. Nous nous chauffions au feu du vieux beg, quand nous entendons crier sur un ton très-élevé. On se dispute dans la cour. Ce sont les voituriers qui veulent décharger leurs arbas et ne pas aller plus loin, sous prétexte que la route est mauvaise et qu’ils ont des occupations à Khiva. Rachmed s’y oppose de toutes ses forces, les accable d’injures. Notre hôte s’en mêle et pose l’alternative suivante : ou bien les voituriers marcheront de plein gré et seront payés en conséquence, ou bien ils marcheront de force et recevront des coups de fouet à profusion. Inutile de dire que les intéressés préfèrent obéir.
A partir de Gazavad, le chemin est très-mauvais, fréquemment on doit s’arrêter, tourner à gauche, à droite, chercher les dos d’âne, les lignes de faîte, car on louvoie au milieu de la campagne inondée. C’est derechef l’aspect des environs de Patta-Kissar et de Kara-Koul où vivent les Turkomans. Ici encore, ils habitent le seuil du désert. De tous les cultivateurs étant les plus éloignés de l’Amou, ils ont construit des ariks très-profonds dont les remblais considérables apparaissent comme des murs d’habitations submergées. Il semblerait que devenu sédentaire, le Turkmène aime à avoir du champ devant lui, soit par une vieille habitude de coureur de désert, soit par prévision. Peut-être aussi parce qu’il est nouveau venu, et que les meilleures places étant occupées, il a dû se contenter de la lisière des oasis.
D’ailleurs, les khans de Khiva n’étaient point fâchés de tenir à distance de leur capitale les plus batailleurs de leurs sujets. Ils fournissaient au prince sa cavalerie et ses meilleurs guerriers, et l’on devait les ménager. Les khans s’assuraient par des largesses l’amitié de gens toujours disposés à tirer le sabre et redoutés du reste de la population. Car si les Turkmènes protégeaient le khanat contre les attaques des ennemis extérieurs, ils n’hésitaient pas non plus à se révolter et à prendre part à toutes les séditions intérieures. Aussi voit-on que dans certaines circonstances, le khanat se trouve à la merci de cette peuplade belliqueuse, qui paraît avoir joué un rôle tel qu’autrefois les prétoriens à Rome et plus récemment les janissaires en Turquie.