A un autre point de vue, le désert est bien commode. Que de services ne rend-il pas à celui qui est poursuivi, soit qu’il ait maille à partir avec les employés du trésor, soit que d’une main trop prompte il ait tué un de ses voisins dans une rixe ! S’il est serré de près, il se cache dans le désert, le temps de lasser la fougue de ses ennemis, et si les siens ne parviennent à composer, il passe sur l’autre rive de la mer de sable où personne ne va l’importuner. Telle est la manière turkomane de filer en Belgique, de passer l’eau, comme on dit à Hambourg.
Avant d’arriver à Tachta, voici à droite, devant sa maison, un Turkmène occupé à battre du sorgho en décrivant un cercle. Il a le fusil en bandoulière, le sabre au côté ; il tourne sur son grand cheval, en guidant deux autres qui foulent les épis de leurs sabots.
Je le montre à un de ses compatriotes qui m’accompagne :
« Que fait-il ?
— Il bat du djougara (sorgho).
— Pour quelle raison est-il armé de la sorte ?
— Il craint une vengeance, et il est sur ses gardes.
— Est-ce la coutume de se venger ?
— Ha ! ha ! Lorsqu’un Yomoud a été insulté ou bien qu’il a subi un grand dommage, et que l’on ne veut pas laver l’offense ni réparer le mal, il profite d’une bonne occasion et se venge. Il ne craint pas de verser le sang et tue son ennemi s’il le peut. Et alors, les parents et amis de la victime ne vont pas implorer le Khan, lui offrir des présents, demander justice avec des lamentations. Ils tâchent de rendre le mal pour le mal, attendent patiemment, et, toujours aux aguets, finissent bien par surprendre le meurtrier. Celui-ci, sachant quel traitement lui est réservé, ne sort point sans son fusil, et, avant de dormir, il pose son sabre à portée de la main. »
Après avoir fait une courte pause à Tachta, le dernier village que nous traversons, nous allons sur Zmoukchir, sous la conduite d’un Yomoud qui nous quitte après nous avoir mis dans le chemin. Notre Khivien affirme « se reconnaître ». On patauge dans un mortier gluant, les chevaux glissent, enfoncent dans les fondrières, et l’on recule, on cherche un terrain solide. Puis on entre dans l’eau et l’on chevauche à distance l’un de l’autre, afin d’éviter les éclaboussures. Pas une silhouette d’arbre ou de sakli, partout de l’eau étalée, qui coule rapide lorsqu’elle est pressée entre les berges des canaux.