Nos montures donnent des marques de fatigue qui nous surprennent ; mon cheval tombe à différentes reprises en sautant les fossés peu larges, il va péniblement. Il fait presque nuit, une nuit de novembre, et notre guide ne sait où il va.
« La dernière fois que je suis venu, il n’y avait point d’eau. Aujourd’hui, l’aspect de la contrée est tout différent. Zmoukchir doit être dans cette direction. » Il étend le bras vers le nord-ouest. Vers huit heures, les îles sont plus nombreuses, l’eau est moins profonde, puis voilà une ligne noire, une flamme rouge, c’est la terre ferme.
« Kara Khodja », dit un des ouglanes.
Il est temps, nos chevaux tremblent sur les jambes. Le guide crie, des hommes sortent des murs ; en vrai Khivien, il commence par demander le « ghalian », — il n’a point fumé depuis six ou sept heures, — puis quelqu’un qui conduise à Zmoukchir.
Mais voilà un incident inattendu. Nos trois chevaux s’affaissent successivement sous leurs cavaliers. Les pauvres bêtes choisissent mal le moment d’être malades, car il nous reste plus de sept cents kilomètres de désert, et les étapes doivent être doublées.
Un vieux Yomoud tâte les malades, regarde avec sa lanterne, questionne.
« C’est l’effet du djougara à quoi ils ne sont point accoutumés. On leur aura donné à boire trop tôt. »
Rachmed attribue ce malaise subit à la méchanceté des voituriers qui se sont vengés de ce qu’on les contraignait de poursuivre la route. Les braves Yomouds nous prêtent trois de leurs chevaux qui sont tout sellés dans la cour, promettant de soigner les nôtres et de nous les amener demain. Les ayant remerciés et assurés d’une récompense, nous enfourchons les immenses bidets. Les étriers sont très-courts, la selle en bois étroite et haute, relevée sur le devant, basse derrière ; on est assis comme sur une chaise, la jambe pliée presque à angle droit. De ce petit trot qui est l’allure favorite des Turkomans, nous arrivons rapidement à Zmoukchir, lieu de naissance, paraît-il, d’un saint fameux mort depuis des siècles.
On nous introduit par une immense porte dans la demeure du sultan des Yomouds. Plusieurs chevaux soigneusement enveloppés sont au piquet près des murs de la cour. Le fils de la maison est prévenu, il vient nous tendre les mains, et lui-même nous installe dans une chambre isolée, qui est meublée de deux pièces de feutre. C’est un grand garçon d’environ vingt-cinq ans, très-robuste, à l’œil petit, aux pommettes saillantes, avec de grosses lèvres, l’inférieure pendante. Il est très-grave. Il ressemble beaucoup au jeune chef tekké, Sari-Khan, que nous avons vu à Khiva. Comme lui, il a un zézayement propre à la plupart des Turkmènes. Il nous dit que son père assiste à une fête donnée à l’occasion d’un mariage, et qu’il reviendra demain. Ayant bu avec nous, le jeune sultan se retire, après avoir dit à un de ses hommes de se conformer à nos ordres.
En tisonnant, le serviteur de céans parle de son maître qui est très-bon, mais n’est point riche, car il reçoit beaucoup de monde. Tous les jours il y a des Yomouds de connaissance qui viennent le voir, et il doit les héberger, eux et leurs bêtes, comme il convient à un sultan. Les chevaux que nous avons vus en entrant appartiennent à des amis. Son maître n’en possède que quatre, mais d’excellents, un surtout, vieil étalon de seize ans, que le fils a monté aujourd’hui dans une course où il a gagné le prix.