Le sultan nous vend un supplément de feutre qui nous servira à camper sur la neige, car la voici qui tombe à gros flocons, et le vent du nord-ouest la chasse avec violence. Les couvertures que nous achetons sont épaisses, imperméables, mais d’un feutre moins solide et moins souple que celui des Kirghiz. Elles ont été fabriquées par les Tekkés, sont bariolées.
Nous nous défions du Khivien et de ses promesses catégoriques. Nous questionnons le sultan. Il n’a pas été prévenu, on ne lui a parlé des chameaux que ce matin, et il est douteux qu’on se les procure avant le soir. Ces bêtes sont rares à Zmoukchir, et l’on n’y trouvera point facilement neuf chameaux gras, en état de partir immédiatement. Nous attendrons jusqu’au lendemain.
J’examine le cheval qui a été victorieux hier. C’est le type du cheval turkoman : haut sur jambes, poitrine étroite, mais profonde ; fémur beaucoup plus grand que celui d’aucun de nos chevaux, cou long, tête petite et chanfrein droit, œil intelligent. En somme, la structure d’un lévrier et d’un parfait coureur.
On comprend qu’il ait été le principal instrument de fortune, et parfois le seul moyen d’existence de ces gens dont l’organisation sociale peut se comparer à celle des Indiens d’Amérique, et qui, une fois « en selle, ne connaissent ni père ni mère ».
Aussi, il faut voir avec quel soin l’étalon est couvert, nourri à heure fixe ; les hommes le flattent, les enfants, les femmes le caressent ; il est le favori de la famille et son orgueil. Au contact de l’homme, son intelligence s’est développée, il comprend le moindre geste, obéit à la parole. Tel cheval ne se laisse approcher que par ceux à qui il est accoutumé, car il a été dressé à voir un ennemi dans chaque étranger, et il est difficile de le voler.
Il s’attache à son cavalier, au point de le défendre dans une mêlée. Après avoir été entraîné, il est capable de fournir des courses invraisemblables, surtout au petit trot, qui est la moins fatigante des allures, sur le sol mouvant du désert.
Lorsque le Turkmène doit faire rapidement un long voyage, ou bien que, membre d’une tribu insoumise, il a décidé de participer à un alaman[43], il prépare son coursier à traverser les contrées inhabitées où les puits sont espacés et l’eau rare et saumâtre.
[43] Expédition de brigandage.
Si son cheval est gras, il commence par l’amaigrir. Il cesse de lui donner du foin et du samane ou paille hachée ; il diminue en même temps la ration d’orge, et chaque jour il le monte, augmentant progressivement la longueur du chemin parcouru d’abord lentement, puis très-vite. Après quoi, l’ayant couvert d’épaisses couvertures, sévisse le froid ou bien le chaud, il l’attache par une longue corde au piquet près de la tente. Le régime d’amaigrissement cesse quand, au retour d’une course au grand galop d’une demi-heure, l’animal à qui l’on présente de l’eau n’en boit pas plus d’une gorgée.
C’est alors qu’on le fortifie par une nourriture substantielle consistant en un pain de farine d’orge et de millet, mêlée à de la graisse de mouton. Les rations données du matin au coucher du soleil sont petites et fréquentes, puis elles sont plus fortes et servies à des intervalles plus considérables, au point que le sixième ou le septième jour il n’y a eu que deux repas, un le matin, l’autre le soir. Alors, le coursier passe pour être prêt à fournir son maximum de résistance et de rapidité. D’aucuns prétendent qu’il peut boire en sueur sans inconvénient et supporter la soif aussi bien qu’un chameau, mais à la condition que le cavalier emporte une provision de ce pain spécial, et que deux fois par jour il en nourrisse sa monture, en accroissant de moitié la ration quotidienne déterminée pour l’entraînement. Quand on trouve de l’eau, le cheval boirait une seule fois le matin. En vingt-quatre heures il mange neuf à dix livres de cette pâte où il entre six livres d’orge, trois de millet, trois de graisse de mouton hachée très-menu.