Les premières étapes du voyage sont courtes, puis de plus en plus longues. Une course de six à sept cents kilomètres en cinq ou six jours est considérée comme un fait ordinaire.
AUX RUINES DE CHAK-SENEM.
Dessin de E. Mansion, d’après un croquis de M. Capus.
Puisque nous parlons du rapide cheval turkoman, en attendant les chameaux qui sont très-lents, il est peut-être bien de dire qu’il est considéré comme le produit du cheval indigène et des juments arabes introduites lors de la conquête du pays par les premiers envahisseurs musulmans. Plus tard, Timour, ayant compris combien il importait de conserver ce type, fit répartir entre les tribus turkomanes un nombre fort considérable de juments arabes de la meilleure race. En dernier lieu, Nazar-Eddin-Schah fit don aux Tekkés de six cents cavales.
Voilà trois jours que ce gredin de Khivien nous promet les chameaux qui n’arrivent point. A chaque réclamation il répond en affirmant « que le matin ils seront là », et le matin, que, « par Allah, nous partirons dans l’après-midi ». Notre impatience est d’autant plus grande que notre provision de vivres est faite pour trente ou quarante jours seulement, qu’elle diminue, et que d’autre part le froid est de plus en plus vif, le vent de plus en plus impétueux. Il entre en sifflant dans notre logis, empêche tout tirage, et l’on s’allonge à plat ventre devant le feu de brindilles mouillées qui dégagent peu de chaleur et trop de fumée. Il paraît que le vent du nord-est souffle régulièrement en cette saison ; les indigènes lui attribuent l’inflammation des muqueuses de la face et les fréquents accès de toux auxquels ils sont exposés au commencement de l’hiver.
Il serait bon de partir.
Après quatre jours de discussions, de promesses, de menaces, on nous présente enfin sept chameaux, en assez bon état. Mais une nouvelle difficulté surgit, leur propriétaire tout à coup refusant de nous guider, parce qu’il fait froid, parce qu’il devra revenir ici par un froid encore plus rigoureux. Nouvelles promesses, puis menaces, et enfin l’homme prend la tête de la petite caravane, et nous partons un peu avant le coucher du soleil. Nos chevaux ne sont pas remis de leur indisposition, ils ne vont plus avec le pas alerte d’autrefois : il est probable que nous ferons une bonne partie de la route à pied.
En sortant de Zmoukchir, on rencontre à droite les restes ensablés d’une longue forteresse quadrangulaire : des pans de mur qui s’émiettent.
Ayant marché quelques verstes, jusqu’au coucher du soleil, nous campons dans une steppe sans eau, loin des puits. Le guide prétend s’être trompé de chemin, mais son erreur est volontaire : il s’en va à contre-cœur et veut nous dégoûter de sa compagnie. Les tamaris nous fournissent la matière d’un bon feu, et nous nous chauffons jusqu’à l’heure où le vent se précipite si brutalement qu’il enlève les brandons comme des allumettes. On éteint le feu, on s’étend sous le feutre, et l’on s’endort sans avoir bu de thé, au bruit de la tempête balayant la neige. Tapis au bas d’une touffe énorme de tamaris, nous passons une assez bonne nuit.
Dès le jour, on cherche la ligne des puits, en premier lieu celui de Tchaguil, qui est plus au nord, à main droite. Le propriétaire des chameaux est monté sur un âne, un garçon mène par une longe son magnifique cheval qui a le dos écorché. Ce Yomoud n’est pas content et ne souffle mot ; la crainte seule le fait marcher. Je pars en éclaireur avec un vieux appelé Kourvan, qui l’accompagne. Il m’explique la répugnance de son ami à franchir le désert. Il aurait un meurtre sur la conscience et ne veut point retourner au milieu des gens de sa tribu. Son intention est de s’installer à Zmoukchir, où le rejoindront les siens. Il n’est parti avec nous que pour nous faire gagner du temps, et parce que le Khivien employé du Khan lui a promis d’envoyer un homme avec neuf chameaux qui le remplacera au puits de Tchaguil.