« Est-ce bien vrai ?

— Cela est vrai, crois un homme qui a servi fidèlement les Russes contre les Tekkés. »

Pour le moment, le plus pressé n’est pas de discuter, mais de trouver de l’eau.

Voici encore une ruine de forteresse, près de laquelle repose un petit troupeau de chèvres et de moutons. Vêtu de peaux, la barbe broussailleuse, l’œil presque caché sous les poils tombants de son bonnet, le pâtre a le regard d’un chien griffon et la tournure d’un sauvage.

D’un tertre, j’aperçois des corbeaux voleter au-dessus d’un vide entouré de collines à peine saillantes. En Europe, dans de semblables bas-fonds, s’étalent des étangs ou de petits lacs ; ici, il y aura peut-être une citerne ou une petite mare d’eau. Je ne me suis pas trompé.

Voilà l’orifice d’un puits, et à côté, une marmite de fonte abandonnée, où deux corbeaux boivent un restant d’eau après avoir rompu la couche de glace à coups de bec. Les oiseaux n’ont point hâte de fuir ; ils s’envolent juste à temps pour éviter un coup de fouet, vont se poster sur le monticule le plus proche, et, furieux de notre venue, ils sautillent rageusement sur place et croassent.

La citerne, qui mesure environ deux mètres et demi de profondeur sur quatre pieds de diamètre, est à moitié pleine d’une eau sale et salée. Les alentours sont complétement dénudés, les caravaniers ayant arraché le moindre brin ; pas un arbuste qui abrite du vent glacial. La seule ressource est de s’enfoncer dans un trou circulaire où l’on allume le feu, et les hommes se chauffent, tandis que boivent les bêtes. Les corbeaux se taisent, attendant immobiles que la caravane file et leur abandonne des reliefs qui feront un excellent dîner. La perspective de se gaver a clos le bec à ces criards.

Cette place est mauvaise pour un campement, le combustible est rare et l’eau mauvaise ; aussi le vieux nous conseille de gagner Ak-Koum-Tchaguil (le sable blanc de Tchaguil), où l’on trouvera du saxaoul et où l’on sera garanti de la bise du nord-est.

A Ak-Koum-Tchaguil il y a en effet des tamaris, un peu de saxaoul, et au bas des monticules de sable on pourra s’installer « à peu près commodément ». On savait que l’eau manquerait ici, et cependant on n’a pas empli les outres. La précaution est inutile et superflue : inutile parce que, malgré les couvertures qui protégeraient les peaux de bouc, l’eau deviendra une glace qui crèvera le cuir ; superflue parce que de gros nuages noirs courent dans le ciel, ils s’accumulent, et avant deux heures la neige couvrira le sol et fournira une boisson délicieuse.

C’est affaire décidée, nous attendons à Ak-Koum-Tchaguil les chameaux qui remplaceront ceux-ci. Le vieux Kourvane va les chercher à Iliali et nous donne sa parole d’arriver demain avec le soleil. Si le Turkmène usait d’une restriction mentale, et jouait sur les mots, il ne prendrait pas un engagement très-sérieux. Car le soleil ne luira sans doute ni demain ni après. Nous conseillons au vieux de tenir parole, lui expliquant que toute tromperie de sa part exposerait à des représailles son compagnon qui nous reste en otage. Celui-ci ne paraît pas rassuré outre mesure et ne quitte point son arsenal, ni son pistolet, ni son sabre, ni son long fusil à un seul canon dont il renouvelle la capsule et qu’il pose sur ses genoux.