A peine le Kourvane s’est-il éloigné d’un bon pas qu’il grésille. On entasse lestement les coffres et l’on construit un baraquement avec les feutres étendus. On ne veut pas être surpris par la nuit qui descend brusquement et vite en novembre. Chacun part avec une corde et revient traînant d’énormes fagots de saxaouls et de tamaris qu’on amasse près du foyer. Puis il neige. On passe l’après-midi accroupi devant le feu à deviser ; le Turkoman, assis à l’écart, en face de nous, tient son fusil sur ses jambes croisées et ne dit mot. Son cheval est à portée, bien couvert ; son serviteur surveille les chameaux qui broutent ; vers le soir, il les rassemble, et, les contraignant de s’agenouiller, les aligne près du campement. De temps à autre, l’un de nous se lève pour secouer la neige amassée sur son manteau, puis s’accroupit ; tous regardent la flamme, hommes, chiens, chevaux, chameaux.
La nuit est descendue, toute noire ; les flocons sont plus drus, plus gros ; les bourrasques de vent arrivent du nord-est plus furieuses et fouettent des tourbillons de neige qui passent dans la flamme, la tordent, et le bois mouillé chante.
Le riz vient de cuire dans la graisse de mouton ; on prend le repas du soir, puis les koumganes sont bourrés de neige qui fond rapidement, et bientôt le thé est prêt. On boit lentement et beaucoup, quoique la neige bue fasse mal au cœur, au dire du Turkoman, et après s’être assuré de la présence des chevaux déjà poudrés de blanc, on se couche sous le feutre, les chiens étendus sur les pieds, les armes au chevet.
En s’éveillant, on sent un poids sur son corps, on dégage la tête, on est couvert d’un demi-pied de neige ; tout est blanc, à l’exception du naseau des bêtes, grâce à la chaleur de l’air expiré. Il gèle, le vent a changé de direction ; il souffle de l’ouest-ouest-sud.
On se lève, on rallume le feu, on déblaye la neige avec la pelle et l’on attend le vieux Kourvan. Durant toute la matinée, on regarde soit du côté d’Iliali, soit le Turkmène, qui garde son mutisme et son fusil. A chaque instant, l’un de nous se détache, va sur la hauteur la plus proche, fixe le lointain, et on lui crie :
« Vois-tu des chameaux ?
— Non. »
C’est tout à fait l’histoire de sœur Anne qui ne voit rien venir. La neige cesse vers midi, et, au moment où l’on s’y attend le moins, en même temps que le soleil sort inopinément des nuages, apparaît sur un monticule la silhouette du Kourvan. Il approche au petit trot.
« Les chameaux arrivent-ils ?
— Oui, ils me suivent. Il y en a sept, bien portants, avec les bosses toutes droites, conduits par un excellent guide. »