« Voici Ata Rachmed ! » crie le Kourvan.
Ata Rachmed est le nouveau chamelier qui débouche là-haut à cheval, en tête de ses chameaux bâtés, dont l’un est monté par un autre individu.
Le Kourvan donne le titre de serdar à Ata Rachmed, qui saute de cheval vivement, salue brusquement et ordonne immédiatement à son serviteur de préparer ses chameaux.
Nous avons perdu du temps, entamé la provision de vivres sans avancer ; il faut accélérer la marche autant que possible. On tient conseil en buvant le thé près du feu. Ata Rachmed accepte la proposition qui lui est soumise de doubler les étapes, de marcher jour et nuit, de telle sorte que nous arrivions à la Caspienne en moins de quinze jours.
« Je veux bien faire deux manzils[44] par journée, dit-il, mais à la condition de joindre aux sept que j’amène deux des meilleurs chameaux de l’ami du vieux Kourvan. Je chargerai chacun selon leur force, de 7 à 8 pouds (le poud pèse 16 kilogrammes), pas davantage ; par ce moyen, j’en aurai toujours deux qui porteront à tour de rôle 5 à 6 pouds et goûteront en marche d’un repos relatif. Vous me payerez à Chakadam[45]. »
[44] Étape.
[45] Chakadam, nom de puits, près desquels Krasnovodsk a été bâti.
Le contrat est signé d’un serrement de main, et sans perdre une minute, Ata Rachmed soupèse les bagages, les dispose de façon qu’un ballot soit exactement le contre-poids de l’autre, et, ayant ajusté les selles aux chameaux, les invite à plier le genou par un rauque « Tchok, tchok », et les dromadaires, car ce sont des dromadaires, font jouer leurs charnières, ferment leurs compas articulés, et ils attendent, l’œil de côté, en salivant une dernière bouchée, tendant le cou et beaucoup trop l’échine.
Tout est paqueté, ficelé, les bêtes sont écouées ; on monte à cheval, on échange le salamalec avec ceux qui retournent à Zmoukchir, et en avant ! Pas trop vite pourtant, mais tranquillement à la file, au train de 4 kilomètres à l’heure. Ces braves dromadaires ont des jambes fort longues, des tendons formidables ; leur pas est dans un bon chemin de 98 à 100 centimètres. Pour eux, un chemin est bon quand il est mauvais pour les chevaux, c’est-à-dire sablonneux ou couvert de neige. Car leurs pieds ronds, larges, spongieux, en forme de tampon, qu’ils manœuvrent gauchement, enfoncent à peine dans le sol meuble ; ils ne se pressent pas, car je compte un maximum de 70 à 76 enjambées à la minute, ce qui donne un minimum de 4,080 mètres et un maximum de 4,560 mètres à l’heure.
L’allure n’est pas échauffante pour les cavaliers qui suivent par le vent et une forte gelée. Aussi nous imitons Ata Rachmed qui a renvoyé son cheval, préférant jouer des jambes, sauf à monter sur un chameau quand il sera trop fatigué. Nous prenons la bride et nous nous traînons, nos montures se traînent également, et elles buttent, trébuchent comme nous, et pour les mêmes raisons, la neige adhérant aux clous de leurs fers comme aux clous de nos bottes.