Les chameliers sont mieux chaussés. Ils roulent autour du pied des bandes de toile serrant la jambe jusqu’au mollet ; par-dessus, ils fixent avec des cordelettes une sorte d’abarcas en peau de chèvre souple, et l’articulation du pied jouant librement, leur marche est sûre.

Ata Rachmed conduit les cinq premiers chameaux, en qualité de chef du chemin (youl-bachi), qu’il connaît à merveille. Il est petit, trapu, sec, se dandine sur ses jambes arquées ; les pans du manteau sont pincés dans sa ceinture, où s’entre-croisent un couteau, un pistolet, un fouet et une cuiller de bois. Elle est semblable à toutes les cuillers du pays, taillée dans le genévrier, sans doute par un bohémien, et d’une forme telle que le manche n’étant point dans le prolongement, mais à angle droit du cuilleron, comme dans une poche à saucer, on ne peut s’en servir que de la main droite. La raison en est que les indigènes réservent la main gauche pour les usages impurs, la droite aux nobles. On ne mange que de la dextre et l’on se mouche de l’autre. Cette coutume est vraisemblablement comme d’autres une résultante du milieu. Expliquons-nous : l’eau est rare, et l’expérience nous a appris que l’homme ne peut toujours pratiquer les soins de propreté, qu’il lui est aussi difficile de laver soi-même que sa vaisselle ; alors il s’est arrangé de façon à conserver une main moins sale que l’autre, et ç’a été la dextre, dont il se sert le plus souvent et le plus commodément… Mais en satisfaisant au besoin de « connaître les causes des choses », j’oublie de vous dire qu’Ata Rachmed porte en outre un sabre et un fusil en bandoulière, et que son aide, sauvage inintelligent à face large, imberbe, n’ayant pour toute arme qu’un mauvais pistolet, a une manière de siffler agréable aux dromadaires.

A deux heures d’Ak-Koum pointent à main gauche les ruines de Dourdane. Il reste quelques pans des murs de terre de l’enceinte ; des débris de briques cuites jonchent le sol. A l’extrémité d’une muraille épaisse, voici comme l’entrée d’une cave ; on descend des marches sous une voûte cintrée en briques cuites ; de chaque côté, des niches sont ménagées dans les parois ; au bas, il y a une citerne. Tout cela est bien conservé. On respecte ces sortes d’édifices qui sont indispensables dans le désert. Partout, du reste, les hommes civilisés ou sauvages, pris de la fureur de détruire, poussent rarement l’aveuglement jusqu’à anéantir les choses immédiatement utiles, quoiqu’elles ne leur appartiennent point et qu’ils soient les plus forts.

A la brume, on s’arrête dans une place à saxaoul dans l’encoignure de deux monticules de sable, qui nous préserveront de la bise. En un clin d’œil, les chameaux sont déchargés ; tandis que l’un déblaye la neige avec la pelle, l’autre étend le feutre ; puis le feu est allumé. A coups de hache, on taille dans le sol en pente, durci par la gelée, un trou carré qui sert de four, sur quoi l’on pose la marmite et au-dessous les brandons. La gueule du four est en face d’un buisson, avec vent arrière ; de loin, la lueur sera à peine visible. Les chameaux errent dans la lande. Les armes sont à portée de la main, on fume le tchilim, la graisse du palao fond en crépitant. Rachmed épluche le riz, Ata Rachmed casse à coups de pied les branches, et son aide rassemble ses chameaux ; car la nuit monte rapidement de l’orient ; dans cinq minutes, on ne verra point à dix pas. Soudain nos chiens aboient, regardent fixement l’ombre, l’oreille droite ; on les imite, et, tous immobiles, nous écoutons et ouvrons l’œil. L’aide-chamelier réunit vite ses chameaux. Pourtant il ne vient personne. Sans doute des chacals errent dans le voisinage. Mais les chiens aboient de nouveau plus fort. Brusquement, trois cavaliers armés apparaissent, s’approchent du feu. Ils nous examinent sans descendre de cheval, se donnent comme Yomouds, habitant près d’Iliali ; mais Ata Rachmed ne les connaît point.

« Que faites-vous dans le désert, à pareille heure ?

— Nous avons cherché aujourd’hui deux chameaux que nous avons perdus. Nous ne les avons point retrouvés.

— Où allez-vous ?

— Nous retournons à Iliali. »

Là-dessus, ils saluent et disparaissent au petit trot.

« Crois-tu qu’ils cherchent des chameaux ? dis-je à Ata Rachmed.