— Sans doute, mais pas les leurs. »

Le souper cuit sous l’œil de la bande, qui s’intéresse vivement à cette opération d’une grande importance. Car c’est le principal, à vrai dire, le seul repas de la journée. Afin d’aller plus vite, le matin on se contente d’un morceau de pain, d’un peu de iahni arrosé d’une tasse de thé ; le soir, on répare plus soigneusement ses forces.

C’est aussi pour les dromadaires l’instant du festin ; ils le savent bien, et les voilà qui réclament poliment le pain de chènevis quotidien, d’un glouglou qu’ils s’efforcent de rendre harmonieux ; on dirait le bruit d’un gargarisme, mais d’un gargarisme colossal : ces bossus ont facilement l’eau à la bouche, étant ruminants par excellence et très-gourmands. A l’exception d’un seul, ils s’agenouillent au « Tchok, tchok », du maître qui leur fourre le nez dans la musette contenant la ration et l’attache sous leur menton par une ficelle. Ils sont vraiment risibles avec ce tout petit sac à l’extrémité d’un immense cou. Le dromadaire récalcitrant se dresse dès qu’Adoullah l’approche, en tenant le pain de chènevis ; il n’en veut point, il lève la tête. Adoullah tiraille la corde qui serre les naseaux, la lui passe sur la mâchoire inférieure, le contraint de bâiller et jette dans la gorge de l’animal râlant, morceau par morceau, le pain dont il a besoin. Car le chameau, comme tous les êtres, n’est sobre que malgré lui, et il ne supporte les privations qu’étant très-gras ; dans le cas contraire, il dépérit très-rapidement. Si l’on veut qu’il marche bien et ne tombe pas avant d’arriver au but, il faut le nourrir régulièrement à heure bien fixe, lui accorder un repos suffisant. Il a ses habitudes, et les voyageurs en dépendent. Durant les chaleurs de l’été qui est fort long, la coutume est de voyager à la fraîcheur de la nuit. En hiver, on agit de même, parce que le dromadaire a contracté l’habitude de reposer le jour, et aussi parce qu’en marchant, il résiste mieux au froid des nuits.

Toujours est-il que, dorénavant, nous nous coucherons vers six ou sept heures, et que vers minuit ou une heure nous plierons bagage et poursuivrons notre route.

A minuit, on charge les chameaux, qui ont dormi chacun entre les ballots qu’il portera. Le ciel est étoilé. Le bruit des pas est amorti par la neige ; on dirait un défilé d’ombres. La fatigue fait grimper sur les chevaux, et le froid en descendre. Vers trois heures, le vent déploie les nuages, comme un voile ; plus d’étoiles, une pluie glaciale s’abat avec des bourrasques ; on devine à peine celui qui précède. On n’ose plus sommeiller en se traînant, de peur de perdre la caravane.

Le jour arrive ; on s’arrête près de Kizil-Djou-Gala, après sept heures et demie de marche consécutive. Nous avons mille peines à allumer un petit feu, malgré la pluie. On prépare le bois, le taillant, mettant de côté les parties sèches ; puis on forme la tente, tous en rond, les manteaux étendus, tandis que Rachmed bat le briquet et allume une bûchette, puis deux, puis trois, avec beaucoup de patience. On fait bouillir le thé, on mange à la hâte, on donne un peu de sorgho aux chevaux, et les chameaux, qu’on a déchargés, ayant repris haleine, en avant ! Je m’aperçois que mon bidet a dévoré les branches du buisson auquel j’avais entortillé sa longe.

Les sables finissent en même temps que la pluie cesse. Nous traversons des takyrs que redoutent tant les caravanes. Le takyr est une surface argileuse, bien unie, sans végétation, lisse comme un miroir, qui paraît, en été, quand elle est fendillée par la sécheresse, une poterie craquelée. Quand le vent souffle, le sable glisse là-dessus ainsi que sur un parquet ciré, et, rien ne l’arrêtant, va plus loin. Quand il pleut comme aujourd’hui, la superficie est amollie par l’eau, mais seulement la superficie, de sorte qu’il y a comme une tartine de boue sur un fond très-dur. Or, les chameaux vont à la file, le premier passe difficilement, mais le second qui pose le pied presque exactement sur ses empreintes glisse, et les derniers avancent à grand’peine ; leurs enjambées sont moins grandes, ils se fatiguent, parfois tombent, et la file entière oscille, est tiraillée, et les bêtes perdent patience, et si plusieurs fois de suite elles ont failli s’abattre, elles refusent obstinément d’avancer, et le voyage est interrompu. Il arrive, paraît-il, que des chameaux se luxent l’épaule dans une de ces terribles glissades.

Heureusement que le takyr n’a pas été suffisamment mouillé pour être impraticable, et nous le traversons sans accident.

Par places, nous apercevons des flaques d’eau ; elles séjournent sur cette argile peu perméable. Cela nous donne la certitude de trouver des mares près du bivouac de ce soir, et nos chevaux, au lieu de neige, pourront boire la bonne eau récemment tombée du ciel.

Nous campons non loin de Chak-Senem. Il y a de l’herbe, du bois, de l’eau claire pas trop salée pour les bêtes et de la neige pour nous. La température s’est élevée ; on peut se dévêtir et devant un bon feu secouer la vermine. Les chameaux, les chevaux sont à l’eau et font bombance.