Le ciel devient limpide à l’instant où le soleil se couche derrière les ruines de Chak-Senem.

Les dromadaires, profitant de l’aubaine, sont entrés dans la mare, et ils boivent. Un vieux qui paraît gigantesque sur le fond clair de l’horizon, les jambes écartées, le nez en bas, avale par gorgées régulières, avec un bruit de pompe, une incroyable quantité de liquide. De temps à autre, il relève la tête, regarde notre feu, regarde le crépuscule ; puis il bave, immobile, agitant sa petite queue de contentement. Sans doute qu’il a l’expérience des voyages, et suppose que l’occasion ne se présentera plus aussi belle, car le voilà qui abaisse derechef le nez et continue de faire eau, en vaisseau du désert qu’il est.

Le jour s’enfuit derrière les murailles de la forteresse, qui grandissent encore en s’ombrant et prennent l’aspect d’une ville européenne ; c’est une tour ronde de forteresse, puis des maisons, la longue crête d’un édifice public, d’une caserne, la flèche inachevée d’une chapelle gothique…

Mais écoutons Ata Rachmed qui raconte à notre serviteur l’histoire de cette forteresse :

« Là vivait autrefois un individu nommé Chak-Abbas. Il possédait beaucoup d’eau et semait du bourdaï (blé) et du djougara (sorgho), et la plaine maintenant stérile était couverte de champs cultivés. Sous sa maison qui était très-haute, vivait un homme qui aimait d’un profond amour sa femme Chak-Senem… »

Là-dessus, Ata Rachmed prend un charbon dans sa main, le pose sur le fourneau du tchilim, et se met à fumer.

Nous attendons la fin de l’histoire, mais le conteur se tait.

« C’est tout ce que tu sais, Ata Rachmed ?

— Ha ! ha ! j’ai entendu l’histoire de la bouche d’un chanteur, mais ne l’ai point retenue. Je sais encore que Chak-Abbas vivait il y a mille cent vingt ans. »

Notre guide n’a point la prétention d’être un savant, et il porte légèrement son ignorance. Ce matin encore je lui demandais quel jour nous étions.