« Je ne sais pas, me répondit-il, c’est la besogne du mollah, et non la mienne. »

Peu lui importent les dates, ses points de repère sont les manzils (étapes) dans le désert ; il se préoccupe seulement de soigner ses chameaux, de manger et dormir. Jamais je ne le verrai faire une prière, célébrer d’une façon particulière le vendredi, qui est son dimanche. Cela convient mieux aux sédentaires, aux oisifs des villes, mais nullement à celui qui mène une vie dure, fatigante, dont chaque minute est consacrée à l’action ou à s’y préparer en reprenant les forces nécessaires. A l’heure de la prière du soir, Ata Rachmed pense à ramasser du bois, afin de passer une nuit moins glaciale ; il ne s’agenouille qu’en tendant au feu ses chaussures mouillées ; s’il lève les yeux au ciel, c’est qu’il l’observe afin de deviner le temps qu’il fera tout à l’heure ou demain, et point du tout dans le but d’y chercher la kebla[46] et de prier le Tout-Puissant.

[46] Direction de la Mecque pour la prière.

De Chak-Senem, on va à Djou-Kala par les sables, les bouquets de saxaoul et une nuit noire.

La neige est de plus en plus rare, le vent du nord-ouest toujours violent. Le terrain a toujours ces ondulations propres à ce désert, comme des ondulations de grandes vagues.

Nous rencontrons un cavalier turkoman, nous le questionnons :

« Y aura-t-il de la neige à Sangi-Baba ?

— Ha ! ha ! »

Inutile alors de remplir nos outres, au risque de les voir éclater par la gelée.

Voilà Sangi-Baba, et dans le lointain, au sud, des falaises abruptes. Est-ce le bord d’une mer ? C’est en haut de cette falaise qu’on a enterré un saint qui vécut à Sangi-Baba, où maintenant on trouve une steppe nue.