Cette lenteur dans la solution d’un problème prouve d’un côté quels obstacles les circonstances mettent à l’exécution de certaines entreprises, et de l’autre combien le Russe a de patience, de ténacité et de suite dans les idées. Trois qualités qui manquent un peu à notre peuple, vous l’avouerez.
Pierre le Grand avait entrevu l’importance qu’aurait pour la Russie une route fluviale, ayant une de ses extrémités à Pétersbourg et l’autre au centre de l’Asie. Il savait qu’autrefois l’Oxus s’était jeté dans la Caspienne, qu’il avait dû se déplacer vers le nord, et qu’à l’ouest de son lit actuel, on avait trouvé la trace d’un lit abandonné. Que l’Oxus reprenne son ancien cours, porte ses eaux à la Caspienne, et voilà la route tracée ; une barque peut traverser tout l’empire sur la Néva et le Volga, puis pénétrer au centre de l’Asie, y porter les produits russes, se charger de ceux du pays, sans compter que, grâce à ce même « chemin marchant », on pourra ravitailler les troupes qui soumettront par les armes des populations turbulentes et assureront les frontières indécises du côté de l’Orient.
Telles sont encore à peu près les raisons qui ont décidé le tzar actuel à permettre au général Gloukovskoï d’étudier sur le terrain, avec l’aide d’ingénieurs dirigés par M. Golmstrem, si le cours de l’Amou-Darya peut être changé.
On a donc procédé à un nivellement précis des environs de l’ousboï (l’ancien lit), qui, d’après les dernières indications, partait du lac Sari-Kamouich au nord, et, passant au puits d’Igdi, aboutissait à la mer, près des collines du Balkan.
Les travaux, commencés en 1880, furent interrompus durant la guerre contre les Turkomans, et repris en février 1881.
Au point où les études ont été poussées, on sait que les lacs d’Aral et de Sari-Kamouich ne faisaient qu’un ; que le Sari-Kamouich, présentement réduit à d’infimes proportions, couvrait autrefois une surface ayant une largeur moyenne de quatre-vingts verstes et une longueur maximum de cent cinquante. Tcherechli est dans cet ancien lit, qui est bordé de golfes nombreux.
Non-seulement l’Oxus aurait autrefois débouché dans le Sari-Kamouich, près de Sangi-Baba, où nous avons vu des falaises et des coquillages, mais il aurait passé plus au sud. En somme, il n’y a pas un ancien lit, mais plusieurs.
Pour que l’Amou-Darya pût être amené à la Caspienne en traversant le bassin desséché de Sari-Kamouich, il faudrait d’abord qu’il le remplît, ce qui demanderait environ quarante années. Il importe donc d’éviter cette difficulté, et on ne le pourrait qu’en construisant un canal très-long, qui porterait les eaux assez au sud, et des sommes énormes seraient nécessaires.
Tout cela n’est pas encore nettement établi, mais est probable[47].
[47] Les prévisions de M. Golmstrem ont été confirmées depuis notre passage à Tcherechli.