Quant à l’histoire du changement de direction de l’Oxus, elle est obscure. Il n’y a que légendes et traditions, pas assez de documents sérieux.

D’après les dires et les écrits des indigènes, les khans de Khiva voyant que les Turkomans, qui habitaient alors les environs du Balkan et la région des puits maintenant déserte, ne payaient point régulièrement l’impôt, qu’ils tuaient les percepteurs, et que sans cesse ils provoquaient par leur turbulence des expéditions coûteuses et fatigantes, les khans donc résolurent d’en finir et d’enlever à ces sujets rebelles l’eau qui leur était indispensable. Ils détournèrent l’Amou vers le nord, afin d’obliger les Turkmènes à se rapprocher d’Ourguentch, le siége de leur empire, d’où ils les eussent contenus plus facilement. D’autres disent que l’Amou a dévié naturellement, que les sables y ont surtout contribué. Il ne subsiste point de traces de digues colossales qui eussent été nécessaires à diriger une semblable masse d’eau.

Et pourtant des restes de ville apparaissent de Zmoukchir à Tcherechli et aux environs du Sari-Kamouich actuel. Près d’Igdi, au sud, on a trouvé une inscription de l’an 79 de l’hégire.

Rien cependant qui permette de tirer une conclusion bien nette, de fixer les dates précises des déplacements successifs de l’Amou. On s’en tient à des hypothèses qui seront éliminées ou fortifiées, les travaux une fois achevés. Il reste 400 verstes à niveler, une fraction de l’expédition est au puits d’Igdi et marche à la rencontre de celle de Tcherechli.

Les Russes emploient comme guides des Turkmènes Yomouds. Quatre d’entre eux, anciens brigands renommés, connaissent le désert à merveille. Pas une place où l’on peut trouver à boire qui ne leur soit connue ; ils savent exactement la quantité, la qualité de l’eau des puits, des citernes, des mares. Le plus illustre est le mollah Klitch, qui porte le même nom qu’un de nos anciens djiguites, un robuste petit homme à barbe pointue, au nez retroussé, à la mâchoire solide, dont les petits yeux étincellent de ruse. Pendant près de quinze ans il vécut embusqué aux environs de Chak-Senem, pillant les caravanes, les rançonnant et n’hésitant pas à tuer qui résistait. On lui reproche, paraît-il, plus de soixante meurtres. Klitch fait très-bien son service ; depuis qu’il est à la solde des Russes, il s’est comporté en parfait honnête homme, et lorsqu’on lui rappelle sa vie passée, il sourit. Ce sont fredaines de jeunesse.

Nous passons la soirée sous la tente d’un des ingénieurs, en compagnie de ses collègues et des officiers de l’escorte, qui nous donnent un concert avec leurs accordéons. On boit force thé, on parle de la Russie et de la France, puis on se dit adieu, et nous allons dormir quelques heures, en attendant qu’Ata Rachmed arrive avec ses chameaux.

L’accordéon est l’instrument favori du Russe, qui est à la fois voyageur et musicien.

Un accordéon tient peu de place dans la malle de l’officier qui part en expédition, du tchinovnik que son administration envoie dans un village perdu des lointaines possessions russes ; les soldats en marche se le passent de main en main ; le soir on en joue au bivouac ; les jours de fête il est tout l’orchestre des agiles danseurs, et lorsqu’on est confiné dans les chambres basses, par le froid, par l’ouragan, un air d’accordéon donne la patience d’attendre que l’eau du samovar soit bouillante.

L’accordéon est un des trois instruments qui ont marqué le pas aux guerriers conquérants de tout un monde.

Est-ce que la lyre des Grecs mercantiles, qui passent dix ans à prendre une ville, évoque des souvenirs tels que le tambour des Arabes, la guitare des conquistadores de l’Amérique ?