C’est tout à fait surprenant que je n’aperçoive même pas la pointe des cornes. Cependant Ata Rachmed s’avance sur le bout du pied, il met un genou en terre, vise et fait feu.

Le « maral » n’est pas peureux, car il ne bronche point ; il ne s’est pas enfui les bois au vent ; voilà un singulier animal.

Je suis aux côtés d’Ata Rachmed, qui me prend par la manche, étend la main :

« Il est là, il est là. »

Je ne vois rien. J’écarquille les yeux, rien. A tout hasard je vise dans la direction, et pan ! toujours rien. Rien que la poussière soulevée par la balle. Décidément, je ne comprends plus.

Ata Rachmed recharge son fusil, tire, et un lièvre débusque. Nos lévriers qui examinent la scène s’en mêlent alors et l’ont bientôt pris ; nous accourons vite, car ils le dévoreraient.

Nous nous moquons de Rachmed ; il n’a pas compris le terme dont s’était servi le Turkoman, et ce dernier ayant placé les doigts de chaque côté de sa tête afin de se faire comprendre facilement, Rachmed, avec son imagination d’Asiatique, a exagéré ; il a répété le geste en plaçant les bras, les oreilles sont devenues des cornes, le lièvre khorgiouche, un maral (khorgiouche signifie « qui a des oreilles d’âne »). L’animal aux oreilles d’âne, cuit dans le riz, n’en n’est pas moins succulent ; il pèche seulement par la taille, car le désert ne nourrit que des lièvres nains.

Il nous reste dix-huit étapes qui promettent d’être fort agréables, car il gèle déjà à cinq ou six degrés pendant la nuit. Le programme de nos journées ne varie point : c’est d’abord une étape de nuit de cinq à huit heures, puis une de jour de quatre à sept heures, selon l’espacement des puits, et surtout la neige nous fournissant généralement à boire, selon que dans telle ou telle place on a plus de chance de rencontrer du saxaoul.

Le calepin n’est pas chargé de notes. Aujourd’hui, 31 novembre, on part à une heure trois quarts, on fait halte à huit heures vingt, à Kaplan-Gir. A neuf heures, deux degrés de froid malgré le brouillard. Nous repartons à dix heures vingt, à cinq heures et quart nous bivouaquons dans le bas-fond de Tach-Bougaz (poche de pierre). Près de quatorze heures de marche. Un peu de neige dans les rainures des pentes, juste de quoi boire. Saxaoul rare.

1er décembre. On part à deux heures et demie, on arrive au puits à six heures et demie : un peu d’eau, peu de saxaoul, toujours le brouillard, toujours la steppe de la faim. On repart à dix heures. A quatre heures on grimpe des collines ; à droite un reste de lac salé s’enfonçant dans des falaises étale ses eaux que rien n’agite, le sel miroite sur la rive. Il ne faut pas moins d’une affirmation catégorique du guide pour en croire nos yeux, car cela a tout l’air d’un mirage. Mais Ata Rachmed connaît ce recoin où les Yomouds autrefois plantèrent leurs yourtes et bâtirent des saklis dont on voit parfaitement les ruines. Son père y a vécu, de même qu’à Tcherechli ; car aux alentours du lac, l’herbe pousse dru après la saison des pluies. Mais les Yomouds durent fuir et abandonner ce campement par crainte des Tekkés qui venaient les attaquer et souvent ravissaient le bétail. Les Tekkés leur ont causé grand dommage, tuant, pillant, réduisant les pauvres à la misère, contraignant les riches de se confiner dans le Khiva et d’abandonner la vie nomade.