Au souvenir de tous ses malheurs, il est pris de colère, et maudit les Tekkés.

« Brigands de Tekkés ! brigands de Tekkés ! » s’exclame-t-il.

Nous laissons Ata Rachmed prendre les devants, parce que voilà presque une petite prairie, et nous arrachons le foin sec à poignées, tandis que nos chevaux broutent. Nous les chargeons de tout ce qu’ils peuvent porter et rejoignons les chameaux.

A cinq heures, halte. A deux heures du matin, départ par le clair de lune dans les sables. La lune se couche à cinq heures, et le brouillard nous enveloppe. C’est toujours très-gênant, le brouillard, pendant la nuit ; il tient éveillé, on n’ose pas monter sur le cheval et y sommeiller comme d’habitude jusqu’à ce que le froid gèle les pieds. En marche, on ne se laisse pas aller à fermer les yeux jusqu’à ce qu’on trébuche ou qu’on tombe : on risquerait de perdre ses compagnons. Il faudrait alors attendre le jour sur place, avant d’essayer de les retrouver, et l’on pourrait s’égarer dans le désert. A sept heures, nous sommes toujours dans les sables, mais entourés de saxaouls ; le bon feu qu’on allume ! Il n’y a point de neige, on recueille ainsi qu’une manne le givre couvrant les branches de lourdes palmettes blanches qui scintillent comme des pierreries innombrables. C’est très-bon à manger, le givre. Nous en emplissons nos koumganes pour le thé, qui prend un goût singulier des quelques feuilles de saxaoul et de tamaris qui ont bouilli par la même occasion.

Après les sables, la steppe, quelques tumulus dont un marqué d’une pierre portant une inscription malhabilement tracée avec la pointe d’une lame.

— Qui repose dans ces tombes ? Invariablement le guide répond : « Des Tekkés. » Ils auraient habité autrefois cette contrée.

Une deuxième étape de six heures nous amène aux collines de Goua-Zengir, d’où je crois voir un petit coin du Kara-Bougaz ; il est éloigné de quatre-vingts kilomètres au moins.

Attendons d’avoir fait les douze bonnes étapes qui nous séparent de la Caspienne avant de crier : Thalassos ! comme les Dix-Mille.

Au reste, nous sommes deux seulement qui regagnons notre patrie, et pas héros le moins du monde.

Exclamation classico-dramatique à part, il est clair qu’il nous reste douze étapes, que depuis hier nous n’avons plus ni graisse de mouton, ni viande, et que nous sommes réduits à l’huile de sésame, au riz, à la farine. Mais nous en avons une provision qui durera plus que ce voyage, et nous sommes assurés de n’avoir pas faim. Le riz cuit dans l’huile de sésame n’est pas un mets délicat ; le pain que fabrique le guide n’est pas comparable à celui des boulangeries françaises à Vienne, ou des boulangeries viennoises à Paris ; néanmoins cette nourriture redonne de la vigueur, et la graisse en étant la base, elle est appropriée aux circonstances, physiologiquement parlant.