Avant le coucher, après chaque repas du soir, Ata Rachmed emplit de farine la sébile de bois, y verse un peu d’eau ; il pétrit de ses mains nerveuses une pâte qui ne lève point, et en quelques minutes façonne une large galette épaisse de deux doigts. Reste à la mettre au four. Il déblaye un coin du foyer, écarte les charbons, et bras étendus, il laisse tomber le gâteau dans l’âtre et nous éclabousse régulièrement de cendres, de braise et d’étincelles. Puis il recouvre son pain de charbons et de cendres, dix minutes après il le dégage, le retourne, le recouvre ; en une petite demi-heure, le tour est joué. Une galette de dix livres est prête, elle est noirâtre, solide, ressemble à ces enseignes de boulanger que le vent agite avec bruit, et en somme elle est digérée sans peine, malgré les ingrédients divers qu’elle contient.

Depuis Tchaguil où il est venu nous joindre, Ata Rachmed ne manque jamais de laisser tomber de haut dans le foyer la pâte qu’il va cuire.

« Pourquoi cela, Ata Rachmed ? En la posant doucement, tu ne nous lancerais pas de la braise à la figure.

— C’est la coutume turkmène », répond-il.

Du moment que telle est la coutume, il est superflu d’insister ; tous les raisonnements imaginables ne pourront rien changer.

Grâce aux coutumes qui règlent toutes ses actions, — on prend d’autant plus volontiers une coutume qu’on mène une vie monotone, — Ata Rachmed se comporte comme le plus discipliné des soldats. Quand nous arrivons à l’endroit où l’on doit bivouaquer, il ôte immédiatement son immense bonnet de peau de mouton et en coiffe un moins volumineux — c’est son képi ; — puis devant la place où le feu brûlera tout à l’heure, il fiche en terre son bâton, le surmonte de son kalpak, et cela figure un toug ; il vient d’enlever son sac. Quant à son moindre bonnet, il l’emploie de mille manières : tantôt à torcher une écuelle, tantôt à essuyer ses mains, sa figure, ou bien à épousseter le sol.

Aussi longtemps qu’elle contient du liquide, Ata Rachmed tient sa tasse dans le creux de sa main, ne la déposant à terre que vide et bien vide. A l’instant même Rachmed voulait jeter les dernières gouttes de thé restant au fond de la sienne, Ata Rachmed arrête son bras, prend la tasse et boit jusqu’à la dernière gouttelette, parce que la coutume de l’homme du désert est de ne jamais perdre rien de ce qui se boit. C’est par un sentiment analogue que nos paysans ne jettent pas le plus petit morceau de pain, qu’ils ramassent soigneusement les miettes qui tombent et réprimandent l’enfant qui le jette : « Cela lui portera malheur. »

Ata Rachmed ne pratique pas ses devoirs religieux, mais il est superstitieux. Au puits de Dachli, où nous avons fait halte, le bois manquait, et notre serviteur Rachmed, sans respect des morts, cassait les hampes des tougs placés sur les tombes. Les deux Turkmènes parurent stupéfaits de cette impiété, et l’aîné reprit sévèrement l’impie :

« Si tu brûles ce bois sacré, il nous arrivera malheur pendant la route. »

Un bois qui n’est pas sacré pour Ata Rachmed, c’est le saxaoul, qu’il gaspille singulièrement ; ceux qui passeront après lui se tireront du froid comme ils pourront. Faute de cet arbuste, il serait très-difficile de traverser l’Oust-Ourt en décembre et d’y séjourner dans la saison froide, à moins d’accumuler des provisions énormes de combustible importé de Russie ou de Perse. Le jour où le saxaoul aura disparu, les Turkmènes auront le choix entre émigrer vers des régions chaudes, mourir de froid ou bien planter. Maintenant ils s’en procurent encore une quantité suffisante pour leurs besoins, l’allant querir à des distances énormes, à cent, deux cents kilomètres.