Nul bois n’est plus facile à abattre ; d’un coup de pied, on le jette bas ; il casse comme le verre, et il est si dur qu’on l’entame à peine avec la hache. Il dégage une chaleur considérable, charbonne longtemps ; souvent, au réveil, on trouve la braise dans les cendres du foyer, malgré le vent et la neige.

Le 3 décembre, départ à deux heures après minuit ; nuit noire ; arrivée à Doungra, où le puits d’eau salée est dissimulé au bas de collines. Nous nous arrêtons le temps d’abreuver les chameaux et les chevaux. On devine à peine les formes des animaux dans ce bas-fond ; il y a un grouillement d’ombres ; on entend le bruit des seaux, de l’eau versée, et les gargarismes de satisfaction des dromadaires qui sont détachés l’un après l’autre et écoués à nouveau dès qu’ils ont bu. Les hommes ne disent rien, agissent rapidement, sans hésitation ; puis la file des bêtes s’ébranle d’un pas étouffé. Le ciel est couvert, et la pluie commence à tomber. Le vent souffle du nord-ouest : gare la neige !

Mais où est donc Rachmed ? S’est-il endormi, égaré ? On l’appelle, pas de réponse. Je pars à sa recherche, me guidant à la lueur de l’aurore qui pointe. Le voilà qui arrive en trottinant. Il était resté en arrière, son cheval s’étant endormi et lui-même. Il a dû sommeiller quelques minutes, puis il s’est réveillé en sursaut ; il a regardé le sol attentivement, a retrouvé les traces, puis est monté sur son cheval ; il l’a fouetté, mais il ne marche guère vite.

La mer Caspienne s’est retirée depuis peu de cette région. Dans l’après-midi, on l’entrevoit au loin à l’ouest, près du puits de Touar, où nous arrivons à trois heures ; il y a des falaises incrustées de coquillages ; on reconnaît d’anciens îlots, désormais collines en décomposition. L’eau est mauvaise, saumâtre.

Le vent du nord-ouest, la pluie glaciale continuent. Le soleil couché, la neige tombe en tourbillons épais. On la préfère à la pluie. Avec la neige on est assuré de boire un excellent thé, et puis de ne pas se perdre en route, à moins que le vent ne souffle au point d’effacer les empreintes. Et, de temps à autre, pendant que les chameaux tracent un sentier avec leurs tampons larges, on s’étend sur le matelas blanc comme camphre ; on dort un peu, le bras dans la bride, jusqu’au moment où la crainte d’avoir trop dormi redonne des jambes. Et l’on rejoint les chameaux qui, de loin, aux montées, semblent un long ver sombre rampant sur une nappe blanche, et par derrière, en plaine, ils ne font plus qu’un seul monstre à bosses énormes, oscillantes, dont on ne distingue pas bien les membres qui s’agitent confusément.

Le dernier venant éveille les dormeurs qu’il rencontre étendus ; un hurlement plaintif, partant d’une broussaille, le salue au passage. C’est un des chiens qui s’est couché, s’abritant du vent le mieux qu’il peut ; il laissera la caravane prendre une grande avance, puis on le verra accourir au grand galop, traînant le feutre dont il est habillé, et nous dépasser en hurlant, puis s’arrêter, attendre encore et nous dépasser encore. Les pauvres bêtes ont des engelures qui les font beaucoup souffrir ; nos chevaux sont dans le même cas.

4 décembre. — La neige a tombé toute la nuit ; il y en a plus d’un demi-pied sur le feutre qui nous couvre. On part à minuit trois quarts, avec le vent du nord-ouest, et la neige tombe toujours, balayée sur les plateaux, accumulée dans les crevasses et au pied des collines. A sept heures et quart on trouve du saxaoul et l’on s’arrête. Cette étape a été très-pénible, avec plus de 15° de froid et le vent maudit. Vers midi, le ciel s’éclaircit ; nous sommes dans les anciens golfes de la mer Caspienne.

J’annonce à Rachmed qu’il va voir la mer.

« Le fleuve salé, dit-il, est-il beaucoup plus grand que l’Amou ?

— Beaucoup plus grand.