— Combien de fois ? trois fois, dix fois ?
— Plus de mille fois. »
Et il porte la main à sa barbe en disant :
« Il n’y a de Dieu que Dieu. »
L’attente d’une grande chose ne laisse pas de l’émouvoir.
Vers trois heures, avant d’arriver à Belzir-Guiri, la mer bleue s’étale devant nous ; ce n’est qu’un coin de mer, mais suffisant à donner l’idée de l’infini. Rachmed s’arrête, regarde fixement, puis répète :
« Il n’y a de Dieu que Dieu. »
Notre homme est étonné ; il ne peut détacher ses yeux du « fleuve salé ». Voilà pour nous le moment de crier : Thalassos ! Nous ne crions rien du tout, mais ce spectacle met de bonne humeur, et comme une bonne chose ne va jamais seule, nous trouvons du saxaoul en abondance, un pli de terrain où installer commodément le bivouac, et, tout en se chauffant, on calcule que dans quatre journées on sera à Krasnovodsk. Il est temps que cette promenade finisse ; les chevaux n’en peuvent mais, les chameaux sont fatigués : l’un d’eux est tombé, on a dû le décharger ; les chiens ont toutes les muqueuses malades du froid, et nous-mêmes ne sommes pas très-frais. Quant à nos deux gazelles, il est douteux qu’elles vivent longtemps ; la femelle surtout semble bien malade. Notre perdrix empereur ne paraît pas avoir beaucoup souffert ; elle a conservé sa gaieté et pousse parfois un roucoulement enroué. Quant aux hommes, ils sont très-fatigués, et sans l’instinct de conservation, tel s’étendrait sur la neige au lieu d’aller, et de fatigue dormirait longtemps, trop longtemps.
Les cervelles sont détraquées par la fourbure du corps, et tous nous avons comme des hallucinations, alors que nous nous traînons dans l’obscurité les uns derrière les autres. Tantôt nous croyons être assis devant une table copieusement servie, près d’un feu crépitant ; tantôt nous dormons dans un lit douillet, avec une agréable sensation de chaleur. On devient gourmand en rêve, et certaine poularde mangée avec appétit, pendant mes vacances de lycéen, me revient à la mémoire, à la bouche. Je trébuche, et cela disparaît ; c’est un mirage de l’estomac.
Heureusement que le guide compte sur ses doigts les « manzils ».