« De tel endroit à tel endroit, deux manzils, puis encore deux autres, puis, etc. ; total : huit manzils ou étapes. » Et notre retraite de Russie vers la Russie prendra fin.
5 décembre. — Le froid nous éveille, et nous partons à une heure du matin. A sept heures et demie, halte à Chah-Zengir. Pas un éclat de bois ; on se chauffe à un tas d’herbes qui flambe, on boit une tasse de thé, le dos au vent. Le soleil se montre, il y a encore 11° de froid. Notre gazelle femelle est mourante ; la pauvre bête se tient à peine sur ses pattes, elle regarde tristement, ne joue plus, ne cosse pas nos chiens qui la flairent. La voilà couchée en rond, la tête appuyée sur la cuisse, comme pour dormir. Elle est immobile, dans une pose charmante ; les caresses ne la font point bouger, elle ferme lentement son bel et doux œil noir, son corps a un soubresaut : elle est morte. L’emprisonnement l’a tuée autant que le froid. Pardonne-nous, pauvre bête, victime de l’histoire naturelle !
Dans les sables, avant d’arriver à Yeri-Balane, un lièvre nous met en émoi. L’espoir de le manger nous donne à tous des jambes, mais il fait des crochets au milieu des saxaouls, et en dépit de nos cris, de nos excitations, les chiens affaiblis le laissent échapper. Un peu de viande rôtie serait pourtant fort agréable. A Yeri-Balane, je m’empresse de tirer mon couteau et de dépouiller notre gazelle, dont il importe de conserver la peau. La viande sera distribuée aux chiens.
Avant Yeri-Balane, nous avons rencontré des tombeaux. Selon le guide, ils renferment les corps d’hommes tués. Les caravaniers ont ramassé les cadavres et les ont ensevelis, marquant la place avec ce qu’ils trouvaient à portée de la main. Sur l’un d’eux il y a des pierres, sur un autre un bâton portant un crâne de gazelle. L’ouragan l’avait jeté à terre, le guide a piqué de nouveau le bâton en terre et posé dessus le crâne en disant : « Il n’y a de Dieu que Dieu ! » Ata Rachmed a le respect des morts, surtout quand ils sont Yomouds comme lui.
6 décembre. — Notre direction est désormais sud-ouest, droit sur Krasnovodsk. La neige tombe toujours. Le vent du nord-est continue à nous cingler, et l’on se fait petit sous le feutre, où l’on dort avec les chiens sur les pieds. Eux aussi se recroquevillent, et, au réveil, ils ne se dressent qu’au dernier moment.
Depuis que les nuits sont toujours obscures, sans ciel étoilé, je ne puis plus dire au guide en lui montrant la grande Ourse ou la constellation de l’Aigle ou Régulus : « Quand l’étoile sera à tel endroit du ciel, tu prépareras les chameaux ». Aussi, je consulte ma montre, et quand c’est l’heure, je siffle doucement. Aussitôt on entend les broussailles craquer sous une masse noire se remuant ; les broussailles sont le matelas d’Ata Rachmed qui dormait près du feu, et il répond immédiatement à mon appel par un « Ha, ha ». Il a le sommeil léger. Son aide est à ses côtés et l’imite ; ils enfilent les manches de leurs manteaux, serrent leur ceinture, et commencent à charger les chameaux, sans dire mot. Avant de dormir, ils ont fait sécher leurs vêtements, leurs chaussures, et dorment habillés comme nous-mêmes. Les soins de propreté consistent à frotter ses mains de neige avant le repas, et c’est tout.
Partis à une heure quarante, nous faisons halte à neuf heures dix, après avoir dépassé le puits de Timourdjane à l’eau limpide, mais puante.
A quatre heures et quart, nous bivouaquons dans les sables de Siouli, à deux heures du puits de même nom. Bon feu de saxaoul à Siouli.
7 décembre. — D’après le guide, la région que nous allons parcourir s’appelle « Yaltchi », comme le prochain puits. Partis à deux heures et demie, nous y arriverons à huit heures vingt par une suite de plateaux et de monticules sablonneux ; un vent d’une violence extrême souffle du nord-est. Nous repartons à dix heures et demie, rencontrons bientôt un tumulus avec une pierre couverte d’une inscription récente. Là reposeraient des Yomouds massacrés par les Tekkés il y a environ cinq ou six ans. Ces Yomouds avaient leurs yourtes aux environs du puits de Sioulmen, au nord de la route que nous suivons. A quatre heures et demie nous bivouaquons près d’une mare d’eau pluviale.
8 décembre. — Départ à minuit et quart par l’obscurité complète. Toujours la neige et le vent, et les hallucinations décevantes. Après avoir descendu une pente escarpée au bas de laquelle nous croyons deviner un village entouré d’eau, — il n’y a rien, — nous arrivons à sept heures dix dans la steppe nue avec des hauteurs derrière, à gauche, à droite, et, en face, au bout de la plaine, une porte donnant vue sur l’horizon barré seulement par le ciel gris qui paraît tomber dans le vide. La mer doit être là, avec Krasnovodsk au bord.