— Ha ! ha ! j’ai habité ce pays où j’étais le représentant de l’Émir avant que les Russes fussent maîtres du Zérafchane. Le kazi est un brave homme, il est bien regrettable qu’on ne l’ait point laissé en place. Puis-je offrir du thé au kazi ?

— Oui. Que faisais-tu dans la contrée, Klitch ?

— J’étais chef d’une forteresse qui est située plus loin, dans la vallée du Fan. J’ai habité longtemps le Bokhara du temps où le père de l’émir actuel vivait encore ; je suis même allé à Pétersbourg avec une ambassade envoyée au tzar blanc, il y a vingt-cinq ou vingt-six ans. » Et le vieux djiguite, qui nous semblait plus jeune, tant sa barbe est noire (il est vrai qu’il la teint de sourma[10]), se met à nous conter son voyage en Russie, son arrivée à Orenbourg, le Volga remonté en bateau à vapeur jusqu’à Nijni, le fourmillement de la foire, la rapidité de la voiture du diable[11], « chaïtan-arba », et son épouvante la première fois qu’il vit les arbres courir. Puis c’est la réception à la cour, dans un palais immense où il y a des soldats, des soldats partout, avec de beaux costumes, mais les plus magnifiques sont les Tcherkesses. Quelle majesté avait le Tzar, qui était plus grand que les autres et qu’un nombre incalculable de chefs d’un grand tchin (rang) entouraient respectueusement ! Après la réception, le Tzar a fait distribuer beaucoup de tengas, afin que ses hôtes pussent se divertir dans la ville. Klitch y a vu de belles mosquées, mais rien ne l’a autant surpris que les femmes se promenant dans la rue, le visage découvert et la tête surmontée de coiffures « qu’il est impossible de décrire ».

[10] Antimoine.

[11] Chemin de fer.

En revenant sur ses pas, il s’est arrêté à Moscou, où il a vu dans la cour d’un très-grand sakli[12] une cloche cassée. Dans son idée, le Tzar est l’empereur des empereurs, et il nous demande si les Faranguis lui fournissent des soldats et si nous lui payons l’impôt.

[12] Maison entourée de hauts murs.

« Nous n’avons pas de tzar. »

Le djiguite n’y comprend rien ; il fait part de cette bizarrerie au kazi, qui hoche la tête et demande : « Qui donc reçoit l’argent chez les Faranguis et le dépense ? Ils vivent donc comme les Turcomans ? »

Je réponds affirmativement, car il me semble impossible d’expliquer à nos interlocuteurs ce qu’est notre machinerie gouvernementale. Quelle cervelle à Pitti comprendrait les complications du régime parlementaire et ses beautés ? Le kazi ajoute :