« Naguère, au pays des Matcha, on n’avait pas d’émir non plus. Les habitants choisissaient un chef et ne lui obéissaient qu’autant qu’il tenait ses engagements. S’il faisait mauvais usage du pouvoir dont on l’avait investi, on le punissait : des hommes courageux entraient dans sa maison la nuit et lui coupaient le cou. » Très-simple.
Le lendemain matin, le kazi nous faisait ses adieux avant de monter à l’alpage où les siens sont déjà installés, quand un vieillard tout courbé, déguenillé, s’approche, marmotte une supplication, puis attend, appuyé sur deux bâtons. Il a appris par la rumeur que des seigneurs se trouvaient à Pitti, il est parti au soleil levant de son village éloigné de plusieurs heures, et il s’est traîné péniblement afin de leur rendre hommage, persuadé que sa démarche portera ses fruits, qu’on aura pitié de sa misère profonde. Après avoir reçu une pièce de monnaie, bu du thé, l’homme s’en fut lentement. Il était environ dix heures, et il pensait rentrer à son gîte avant le coucher du soleil. Nous partons pour Kenti, petit village sur la rive gauche, près des montagnes de charbon dont on nous a parlé.
Le sentier est très-étroit, il s’élargit au bas des gorges, et alors les guides nous recommandent de lever la tête et d’avoir l’œil sur les crêtes dénudées qui dominent. On court risque d’être broyé par les blocs qui s’en détachent.
A chaque pas, on voit, enfoncés profondément dans le sol, d’énormes quartiers de pierre, et ceux qui ont roulé jusqu’au fleuve ont laissé à droite et à gauche les traces de leurs sauts désordonnés. Ici c’est un arbuste broyé, là une pierre pulvérisée, et dans le sol des entailles en coin qui marquent chaque bond des masses lancées à toute vitesse… en vertu des lois de la pesanteur.
De temps à autre on entend le fracas d’une dégringolade suivi d’un choc sourd, et l’on redouble d’attention.
Dans le carrefour où le sentier bifurque vers Kenti, sur un mamelon isolé qu’un torrent lèche d’un côté, que le Fan sape de l’autre, la forteresse de Sarvadane se dresse, telle une sentinelle perdue. Ses murailles ne sont plus solides ; maint créneau s’est agrandi : on y passait la tête à peine, on y passerait bien le corps maintenant. Sur la haute cour carrée, nul guerrier ne veille, la lance au poing, aux fenêtres béantes pas un turban ne s’agite. Le château fort de Sarvadane est abandonné depuis la chute de l’empire bokhare. Klitch avait le commandement de cette forteresse où il tenait garnison avec une vingtaine de sarbasses.
« Klitch, regrettes-tu ce temps-là ?
— Non, je gagne davantage au service des Russes et mène une existence plus agréable. Je n’avais pas beaucoup de distractions à Sarvadane ; en hiver, je ne pouvais pas sortir. » Ce n’était point gai, en effet.
On n’arrive pas à Kenti sans pauses, car le sentier est escarpé. A mi-route, nous joignons, sur une petite plate-forme où ils se reposent, des montagnards conduisant des ânes chargés. Impossible d’imaginer des êtres plus misérables que ces hommes à figure de faunes, à la barbe hirsute, laissant voir par les déchirures de loques effilochées des membres amaigris, un dos voûté où les omoplates saillissent sous la peau tannée par les intempéries, où les vertèbres de l’échine font des crans de crémaillères. Des guenilles retenues par des cordes cachent mal les cuisses ; les jambes découvertes sont cagneuses et impriment au corps un balancement bestial ; un enfant d’une dizaine d’années est presque nu. Ces pauvres diables nous entourent suppliants, et les aumônes que nous distribuons les comblent d’aise. Ils nous livrent passage.
Plus loin, mon cheval s’arrête, dresse les oreilles, recule et s’ébroue avec des tressaillements d’effroi. Devant lui, à terre, est pelotonné, informe, immobile, n’ayant rien d’humain, le plus hâve, le plus décharné de nos semblables. Je dois le faire lever afin de pouvoir avancer, le sentier est large d’un pied environ ; à droite la paroi schisteuse se tient inébranlable, à gauche l’abîme est béant.