Nous ramassons des morceaux de minerai de fer qui ont roulé des hauteurs, puis nous traversons une faille où la houille est accumulée en couches profondes. Plus bas, à la surface de la berge d’un ravin, à une hauteur considérable, un tronc d’arbre fossile apparaît. L’offre d’une récompense insignifiante décide les montagnards qui nous suivent à le détacher au péril de leur vie.
Les quelques cabanes qui s’appellent village de Kenti sont posées sur un plateau à 2,270 mètres d’altitude d’après mon baromètre. Les habitants vivent en cultivant leurs maigres champs, où ils sèment principalement le bokala (la fève). Les semailles se font en avril, et en août la récolte. La farine de fève forme le fond de leur nourriture quotidienne, soit qu’ils la cuisent en bouillie ou la pétrissent en mauvais pain. Les plus riches la mélangent d’un peu de blé.
Le froid est, paraît-il, terrible à Kenti, et nous en avons facilement la preuve. Aussi loin que l’œil peut porter, on ne voit point trace d’arbres ni d’arbustes ; tout ce qui peut alimenter le feu a été abattu. Il ne subsiste que quelques saules à la tête des fontaines ; ils sont d’une belle venue, grands comme les beaux ormes de nos pays. Ces saules n’ont même pas été respectés : les basses branches d’abord, puis toutes celles qu’on a pu atteindre en grimpant, ont été coupées ; finalement l’écorce du pied a été enlevée aux trois quarts, et le tronc lui-même tailladé à coups de hache. L’indigène n’a laissé à l’arbre que son minimum nécessaire ; au reste, il est lui-même dans cette situation, et la nature ne lui ménage point les avanies. Ces pauvres diables végètent littéralement.
III
LE KOHISTAN (suite).
Pas de chemin. — Tok-Fan. — Le iahni, l’umosch. — La montagne qui brûle. — En allant à Anzobe, paysage désolé. — Tolérance des musulmans. — Les habitants se préparent à passer l’hiver ; travail des femmes. — Comment un Yagnaou emploie sa journée en hiver. — Supercherie. — Habitation d’un montagnard. — Spoliations. — Les Sougours. — Le Kaïmak. — Pas de médecins. — Pas de mesures de chemin. — Un chasseur. — Partons pour les sources du Yagnaou. — A Sangi-Malek. — Un boucher. — Scènes d’alpage. — Les Ousbegs du Hissar. — Renard blanc ; froid polaire.
Le 21 juin, nous passons derechef au pied de la forteresse de Sarvadane. Un très-mauvais pont nous mène sur la rive droite ; un deuxième pont que nous devons traverser plus loin ayant été enlevé par les eaux, nous n’avons d’autre chemin qu’un torrent desséché pour passer dans la vallée du Yagnaou. Comment arriver là-haut ?
Nous restons sur les chevaux tant qu’ils peuvent nous porter, et lorsque nous mettons pied à terre afin de les soulager, nous sommes surpris de la vigueur et de l’énergie de ces excellentes petites bêtes. Nous avons grand’peine à nous traîner là où ils allaient d’un pas relativement alerte, avec le cavalier sur le dos.
Dans le haut du torrent, c’est la pierre lisse avec de rares saillies pour s’accrocher. Il nous faut hisser successivement les chevaux, qui se laissent manier avec une docilité remarquable et joignent, autant qu’ils peuvent, leurs efforts à ceux des porteurs. Quand ils s’abattent, les hommes placés derrière les soutiennent.
Le coursier d’Abdourrhaïm étant moins vigoureux, perd pied, glisse sur le dos, renverse un des hommes, et en entraîne un autre qui lui tenait la bride. Celui-ci ne lâche point prise et s’efforce de se cramponner aux aspérités ; mais la lanière de cuir casse dans sa main, et le cheval roule jusqu’à un quartier de roche qui l’arrête fort à propos.
On relève l’homme et la bête, qui en sont quittes pour quelques écorchures. Les ânes viennent ensuite, et les bagages sont portés à dos d’homme.