La descente jusqu’au Yagnaou est pénible : on ne sait vraiment pas où poser le pied sur ce sentier de chèvre, et le cheval qu’on tire par la bride hésite à suivre son conducteur.

Klitch est mauvais marcheur ; il n’est point fâché de se mettre en selle et de prendre un petit temps de galop ; car la vallée s’évase, et voici une prairie où un pâtre garde des chèvres.

Klitch, qui aime beaucoup le lait, s’approche du jeune garçon, descend de cheval afin de boire plus commodément à l’écuelle en cassant une croûte de pain. Il laisse son Bucéphale en liberté tondre l’herbe. Il se régale et me dit en s’essuyant la barbe : « Voilà de fort bon lait » ; puis il se prépare à prendre son cheval par la crinière ; mais subitement la bête lui échappe, se donne du champ, et exécute des gambades accompagnées de bruits irrespectueux pour le maître, qui court derrière sans parvenir à l’atteindre. Klitch peste, s’arrête ; le cheval s’arrête immédiatement et broute. Klitch court ; le cheval court ; le sac accroché au pommeau tombe, puis le manteau posé sur la croupe. Klitch les ramasse, court encore, traînant son sabre, son sac, son manteau, ses jambes arquées, buttant contre les pierres, et finalement il s’allonge, les bras écartés.

Je ris aux éclats. Notre homme se relève, désespéré, furieux, jette à terre tout ce qu’il porte, son sabre, son sac, son manteau, puis frappe du pied, grince des dents, crie, et sa face noire de roi mage sous le turban de travers se contracte atrocement, avec les grimaces d’un démon qui a la queue prise et serrée fortement dans une porte. Tout à coup, de l’agitation d’un épileptique passant au calme, à la résignation d’un fakir, il s’assied les jambes croisées et ne dit mot. Je galope après l’animal capricieux, le saisis au milieu du troupeau de chèvres, et le remets à son maître.

Nous sommes en face de Rabad, gentiment situé sur la rive gauche, au milieu d’abricotiers, de noyers, de pommiers, au bord d’une nappe de verdure, descendant jusqu’au fleuve, et Klitch maugrée encore contre son cheval, lui reprochant ses frasques intempestives.

Le guide nous montre la montagne qui brûle ; nous apercevons en effet près du sommet, au-dessous des neiges, comme la fumée floconnante de plusieurs hauts fourneaux. C’est le Kan-Tag.

Notre étape finit à Tok-Fan, sur la rive droite du Yagnaou. Ce village est à 1,890 mètres d’altitude, assis sur un torrent qui longe le portique servant de mosquée où nous bivouaquons. Devant nous, tombent les rochers de la berge ; à gauche, un bouquet d’arbres indique l’entrée d’un vallon. En somme, nous voyons loin, à quatre cents mètres à peu près.

L’aksakal[13] nous vient présenter ses hommages. Sa protection nous vaut de manger une première fois de la chèvre sauvage, de l’ahou, comme il dit ; c’est aussi le nom persan de la gazelle du désert. Un chasseur nous en offre un gigot rôti, et bien rôti, ma foi. La bête a été tuée au moyen d’un fusil à mèche. Les montagnards, chassant la chèvre sauvage, doivent se munir de vivres pour plusieurs jours, gagner les crêtes où ces bêtes se réfugient pendant l’été, car elles fuient devant les hommes, et cherchent la tranquillité près des neiges éternelles, et, à force de ruse, de patience, la chance s’en mêlant, ils finissent par abattre une pièce de gibier. C’est la manière de chasser l’isard dans les Pyrénées. L’ahou que nous savourons était jeune et ne portait point de cornes.

[13] Barbe blanche, chef du village.

Le brave aksakal qui nous engage vivement à faire des provisions avant d’aller plus loin, nous procure un mouton avec lequel Djoura-Bey prépare du iahni.