A dater de ce jour, le iahni sera la base de notre alimentation, et durant notre voyage, autant que possible, nous ferons en sorte de n’en point manquer.

On le prépare de la manière suivante : on dépouille un mouton, le taille en morceaux, qu’on jette dans une immense marmite pleine d’eau, puis on fait bouillir ; on tire la viande, la sale, la roule dans la graisse du mouton, et la place par couches dans la panse bien nettoyée, tenant lieu de nos saloirs. On ferme solidement chaque panse, et selon la température, la longueur du chemin, le nombre des hommes à nourrir, on emporte dans un sac cinquante, cent livres ou plus de cette viande, et le soir, lorsqu’on a du combustible à portée, que l’on a le temps de cuire du riz, on y mêle quelques morceaux de iahni ; si le temps ou le combustible font défaut, on mange alors la viande telle qu’on l’a préparée, avant de l’ensacher.

C’est à Tok-Fan que nous faisons également connaissance avec l’umosch, une soupe que madame l’aksakal prépare avec un talent merveilleux.

« Rien de meilleur », dit Klitch.

L’umosch consiste en des boulettes de farine cuites dans du lait aigre. Ça « se laisse manger ».

A Tok-Fan, on trouve également une lanterne, la seule qui existe sans doute dans la vallée du Yagnaou. Elle est à quatre faces, en bois, avec des carreaux en papier. Il va sans dire que ce meuble est la propriété de l’aksakal. C’est la marque d’une haute situation, d’une belle position de fortune, car dans ce pays de misère, veiller, faire des dépenses d’éclairage, indique qu’on a beaucoup plus que le nécessaire.

Je m’aperçois que la lanterne n’a pas servi depuis très-longtemps.

« As-tu de la chandelle, aksakal ?

— Non. » Je me doutais que le « phanous » n’était qu’un objet de collection, et qu’on nous le montrait par gloriole, afin que nous sussions que l’on avait du « butin ».

Aujourd’hui, 22 juin, nous faisons l’ascension du Kan-Tag, de la montagne qui brûle. Des habitants de Rabad, servant de guides, vont à pied devant nous, beaucoup plus vite que nos chevaux. Les pentes sont dénudées ; quelques genévriers chétifs, enfouis dans des crevasses, apparaissent parfois derrière les roches calcinées ; car l’incendie est parti d’en bas, dévorant d’abord les couches inférieures de houille, puis s’élevant à mesure qu’il épuisait les provisions de combustible amassées par l’économie des siècles.