Vers le milieu de la montagne, à gauche du sentier, une vapeur blanchâtre flotte au sortir d’une cavité ; la température s’élève subitement. On met pied à terre, le sol est brûlant ; les pierres qui nous servent de siége sont chauffées à plus de cinquante degrés. Dans le trou naturellement disposé en forme de four, le thermomètre posé sur les dalles monte rapidement à 75° Réaumur ; son bois noircit, je dois retirer l’instrument.
C’est une occasion de faire bouillir un koumgane de thé.
Un être en haillons qui semble avoir deviné notre intention, arrive du sommet avec une écuelle remplie de neige. On en bourre le koumgane, on l’expose à la chaleur souterraine, tandis que le montagnard pétrit dans son écuelle de la farine de blé. En un instant, le thé est prêt, la galette cuite sur la plaque de pierre. N’est-ce pas là un mode de cuisson économique ? Il paraît qu’en hiver les gens de Rabad n’en ont point d’autre.
Une centaine de mètres au-dessus, sur une surface assez considérable, par les fissures élargies de main d’homme, le soufre et l’alun s’échappent en poussière fine comme une buée. L’air en est imprégné, à peine respirable ; en un instant la barbe, les sourcils, sont poudrés de jaune. Aux paupières on sent une brûlure. Les bouches multiples de la gigantesque fournaise ont été fermées au moyen de moellons qui se couvrent de beaux cristaux qu’on recueille deux fois l’an.
Du temps de la domination bokhare, cette usine était considérée comme la propriété de l’Émir, qui l’affermait à un indigène au prix de quelques centaines de francs. Les Russes n’ont rien changé et laissé le soin de l’exploitation à des particuliers. Le poud (seize kilogr.) de ces cristaux se vend environ douze francs au bazar d’Oura-Tepe. A la faveur d’une tolérance datant de loin, les pauvres des villages environnants ont l’autorisation de ramasser les pierres auxquelles l’industriel a enlevé imparfaitement la couche d’alun et de soufre, et ils les font cuire, recuire trois fois, obtenant par ce procédé quelques livres de cristaux qu’ils vendent dans les bazars, et cela les aide à traîner leur misérable existence.
Anzobe est le premier village en remontant le Yagnaou.
On peut y parvenir le long de la rive gauche ; malheureusement, un montagnard vient nous annoncer que le chemin est tombé dans l’eau sur une longueur de vingt-cinq à trente pieds. Au lieu de couper au court, il faut maintenant prendre par les hauteurs et par conséquent dépenser beaucoup plus de temps et d’efforts. Après avoir traversé un pont, gravi la berge, on suit la petite rivière de Djijik, qui se heurte avec grand fracas aux énormes blocs obstruant son lit. Les rives sont égayées par une végétation qui semble luxuriante après la désolation du Kan-Tag et du Fan. On s’arrêterait volontiers quelques heures à savourer le frais au pied d’un saule entouré de rosiers sauvages épanouis et d’eremurus gigantesques, tandis que les insectes bourdonnent aux oreilles, et que passent et repassent les libellules guindées dans leur corset luisant comme une armure.
Mais il s’agit bien de repos, en avant. Après avoir dépassé Intris, hameau dont les maisons sont abandonnées en cette saison, nous traversons à gué le Djijik. Quelques centaines de mètres plus haut, on passe à nouveau la rive droite par un pont large d’un pied environ, consistant en deux longues poutres, supportant de larges dalles de pierre. Une troupe de voyageurs fait halte en cet endroit. Ils viennent du Hissar, à pied, sous la conduite d’un mollah, et vont demander des prières, des bénédictions à un saint qui habite près de l’Iskander-Koul (lac d’Alexandre). Par la même occasion, ils se divertiront. Ils chassent devant eux deux beaux moutons et une chèvre grasse. Ils donneront au saint qu’ils vont visiter la bête la plus grasse et se contenteront des autres. Un marchand de moutons les suit à distance, qui conduit à Samarcande du bétail acheté dans le Hissar.
Nous montons. La rivière fait un coude vers l’est, puis serpente vers le sud-est. Voici Djijik à 2,630 mètres d’altitude ; le thermomètre descend ; le ciel couvert dans la matinée est maintenant gris de nuages. Nous ne sommes pas fâchés de nous approcher d’un feu qu’on allume à l’abri d’une masure. Sa porte est fermée par une serrure en bois d’un mécanisme ingénieux dont le propriétaire a emporté la clef et le secret.
Dans les champs cultivés d’alentour, on sème du lin, des fèves, du blé. Jusqu’à près de trois mille mètres, on aperçoit des cultures. Plus haut, c’est la flore alpine, puis le genévrier tenace, qui verdoie ici à 3,000 mètres.