Presque au sommet du premier chaînon, en travers d’Anzobe, sur le versant regardant le midi, la neige vient de fondre. L’herbe fraîche apparaît, drue, humide de l’eau qui suinte et forme des ruisselets glissant dans l’épaisseur de la pelouse, emplissant plus bas les creux du sol où luisent comme des miroirs limpides, puis débordant en cascatelles jusqu’à sa chute dans le Djijik. Sur la rive gauche du Djijik qui a disparu et n’est de loin qu’une profondeur noire, à la même altitude, la neige échappant aux rayons du soleil fond lentement. Le manteau d’hermine d’une blancheur éblouissante, qui enveloppe de ses mille replis l’ossature de la montagne, paraît s’effranger par le bas ; il est usé, liquéfié par la tiède haleine des vents remontant de la vallée et par les brûlantes caresses du soleil levant. A la cime, la neige, entassée par couches épaisses, a la solidité d’une pétrification inusable ; elle est éternelle… aussi longtemps que le climat ne changera pas. Car tout passe ici-bas.

Mais le vent du nord-est souffle glacial, et nous rentrons les mains dans les longues manches de la pelisse ; le thermomètre descend à + 5°. Notre djiguite trouve qu’on n’est pas bien, que c’est l’hiver ; on est mieux à Samarcande. A Samarcande, en effet, on déjeune à l’ombre des mûriers, et à Djizak on rôtit.

Par la passe de Kouhi-Kabra de 3,430 mètres, nous descendons dans une vallée parallèle à celle du Djijik ; la neige est amassée dans les gorges ; une population misérable grelotte devant des tanières carrées qui s’étagent à la file, et vues de face semblent s’emboîter l’une dans l’autre. Trois murs de pierres superposées sans mortier, accotées au flanc d’un contre-fort, avec des nattes éraillées comme toiture et comme porte, tel est le gîte de toute une famille.

Dans cette saison où la pluie tombe en averses furieuses pendant la journée, où, le soir, au coucher du soleil, les vents froids descendent, il n’est pas agréable d’habiter cette place. Et seules, l’excellence et l’abondance des pâturages ont pu décider ces gens à venir séjourner dans une glacière semblable.

Klitch, qui n’est pas ennemi du bien-être, est frappé de la misère de ces êtres maigres, décharnés, à peine couverts de loques sordides, et, traduisant à sa façon le suave mari magno de Lucrèce : « As-tu de la chance, s’écrie-t-il, d’avoir une bonne maison à Samarcande, avec de larges coffres autour de la chambre tapissée d’un feutre épais pour s’étendre ! As-tu de la chance de pouvoir manger chaque jour un palao bien gras, de posséder une femme bonne ménagère et propre ! Ah ! je ne manquerai pas de lui conter ce que j’ai vu, à ma bonne femme, et elle sera plus heureuse, quand elle saura quelle vie épouvantable d’autres mènent ici-bas. »

Klitch parlerait encore, si le vent du nord-est ne venait pas lui cingler la figure, ce qui lui fait répéter : « C’est tout à fait l’hiver », puis se cacher la face avec le coin de son turban. Car nous sommes parvenus au sommet d’une deuxième passe, par une véritable forêt d’orchidées gigantesques ; quelques-unes de ces belles et vigoureuses plantes ont conservé leurs fleurs éclatantes en dépit de la froidure.

La neige obstrue encore le haut des passes, et dans les gorges, on chevauche sur une croûte, qui est comme la voûte d’un canal souterrain ; au-dessous, on entend couler l’eau bruyamment. Les chevaux enfoncent à mi-jambes, sans trop s’effrayer de la fragilité du point d’appui. Seul, celui de notre guide s’effarouche, et n’avance qu’à coups de fouet. Quand la neige congelée ne met pas un pont au-dessus des torrents, il faut chercher un gué qu’on ne trouve pas facilement dans l’après-midi, qui est le moment où le niveau d’eau est le plus élevé. Et à chaque passage, c’est un bain de pieds trop rafraîchissant.

Par un sentier qui paraît un trait noir, ondulant sur le flanc des pentes, nous grimpons au sommet de la troisième et dernière passe avant de descendre dans la vallée du Yagnaou.

Le vent du nord-est nous fouette toujours avec violence ; nous grelottons malgré nos fourrures. D’après notre baromètre, nous sommes à 3,100 mètres. La passe précédente est plus haute de 230 mètres. Le paysage est grandiose, sauvage, dénudé ; il n’y a point d’arbres comme dans nos Alpes ; le déluge des pluies n’est point atténué, ni l’eau des neiges arrêtée dans sa course, et, immédiatement au-dessous des cimes toujours blanches, les rocs qui se dressent trop fièrement sont lavés, déchiquetés ; on voit bien aux larges fissures qu’ils crouleront bientôt.

Au niveau de l’œil, c’est bien la région où le froid règne en maître ; pas d’oiseaux au ciel bleu, rien que des pics blancs immobiles.