Le guide nous montre le plus haut d’entre eux :
« La montagne blanche », dit-il.
Blanche, même très-blanche, pensai-je.
Au-dessous de nous, des croassements furieux éclatent ; j’abaisse les yeux : des corbeaux se battent avec acharnement ; ils se disputent le cadavre d’un oisillon. Les vainqueurs restent sur la neige et dévorent gloutonnement leur part du butin ; les vaincus voltigent à distance, avec des cris de dépit et de rage. Pas d’autre signe de vie.
Une étroite bande de bocages verts commence à mi-chemin et se déroule jusqu’en face d’Anzobe, que nous dominons.
Les maisons, imparfaitement alignées sur la rive droite, paraissent minuscules ; on dirait des carreaux de terre exposés sans ordre afin que le soleil les cuise.
Le froid nous oblige à marcher d’un bon pas jusqu’au village. Anzobe est désert, tout le monde est dans l’alpage ; il n’est resté qu’un boiteux, un idiot et deux ou trois malades.
La mosquée nous sert de caravansérail. C’est une des plus belles de la vallée. Elle est vaste, carrée, avec de sveltes colonnes de mûrier, style persan. Dans un angle sont les trois marches que gravit le mollah afin d’être en vue des fidèles. Elle est meublée de quelques nattes et d’une marmite de très-fort calibre, qui se gonfle précisément au bas de la niche où le Coran est déposé pendant la prière. A l’occasion des grandes fêtes, on y fait cuire des monceaux de palao ; nous l’utilisons pour notre propre usage. Cette marche a aiguisé les appétits, et il importe de préparer un bon repas aux hommes qui viennent derrière nous avec les bagages.
Les ânes n’arrivent qu’à dix heures passées. On les a déchargés pour la traversée des torrents ; il paraît qu’à certaines places, ils enfonçaient jusqu’à mi-cou. Les porteurs ont dû se déshabiller, placer les bagages sur la tête et avancer avec précaution dans l’eau glaciale. Abdourrhaïm a eu la malechance de faire une chute et de prendre un bain à peu près complet ; aussi a-t-il gratifié son cheval de nombreux coups de fouet entremêlés de toutes les injures qui se disent en turc et en persan.
Gens et bêtes sont harassés. Djoura-Bey, notre ânier, ne chante plus, contre son habitude. Le palao préparé à l’avance pour les retardataires est expédié en un clin d’œil. Pas de conversation après le souper. Tous se roulent dans leur chakman[14] et s’endorment rapidement.