[14] Manteau de bure.

Le lendemain est une journée de pluie d’orage, que nous passons à mettre en ordre les collections, à revoir les notes, à rôder autour de la mosquée et à deviser du pays. Une journée de repos dont tout le monde a besoin.

Dans l’après-midi, durant une éclaircie, quelques habitants d’Anzobe viennent nous voir, mollah en tête, car c’est vendredi jour de prière. Nous entrons immédiatement en pourparlers pour l’achat d’un mouton, le plus gros et le plus gras possible. La température baisse, et nous consommons chaque jour une quantité considérable de viande et de graisse, et, plus loin, nous trouverons difficilement des vivres. Le mollah se charge de nous procurer le mouton.

Nous demandons conseil à Klitch, car notre intention est de quitter la mosquée afin que les fidèles puissent se livrer aux exercices de leur culte ; mais Klitch nous dit de n’en rien faire, attendu que « cela leur est égal de réciter la prière en plein vent, et puis ils ne veulent pas nous déranger ». Nous eussions été désolés de froisser les susceptibilités religieuses de ces braves Yagnaous. Je crois bien que nous ne les avons point choqués, car rien dans leur manière d’être à notre égard ne témoigne qu’ils soient mécontents de notre conduite. Ils rendent à nos hommes mille petits services, aidant à allumer le feu, apportant de la paille, du bois, etc.

Comme tout bon vouloir mérite sa récompense, Klitch leur permet d’assister, accroupis sur le toit de la maison voisine, au dépeçage de notre mouton, et il distribue généreusement les bas morceaux aux plus empressés. Puis, quand on fait étuver le iahni et enfin cuire le palao, il ne les oblige point à déguerpir, et ils ont le droit de humer au passage la vapeur appétissante qu’exhale la marmite. L’heure du repas venue, il invite le mollah et le chef du village à s’asseoir autour de sa propre écuelle, et ils mettent la main au plat dans l’ordre hiérarchique : Klitch le premier, puis la barbe blanche, puis le mollah.

Il est aussi distribué deux ou trois autres écuellées aux assistants adultes ; quant aux jeunes gens, on leur accorde la faveur insigne de se lécher les doigts après les avoir d’abord frottés au ventre graisseux de la vaisselle qui leur est abandonnée avec quelques parcelles de riz oubliées à dessein dans le fond et sur le bord.

Aussi tous donnent du mollah long comme le bras à maître Klitch, qui ne les bouscule pas trop, lorsque, agenouillés près du feu, ils se chauffent silencieusement, la main tendue devant la face comme un écran.

Afin de ménager notre provision de chandelle, nous demandons s’il n’y a point d’huile de sésame que nous brûlerons dans un vase avec une mèche de coton. Il est inutile de chercher de la chandelle.

La réponse est que pendant l’été on n’a pas besoin de lumière ; que pendant l’hiver on se contente de l’éclairage fourni par la flamme du foyer ; que l’huile sert à la confection des mets, et ici on ne l’emploie point, parce que le prix en est trop élevé.

Nous insistons, et l’on nous apporte, toutes prêtes, des torches primitives qui coûteraient cher à fabriquer chez nous.