J’aperçois, sur une éminence, une fourrure d’un fauve roux. En effet, cet animal est plus gros qu’un renard. Je me prépare à le tirer, mais la boule velue se détend, le sougour se dresse, tourne vivement la tête, pousse un cri d’alarme, et disparaît comme par une trappe. Le cri est répété, on dirait un écho, et à droite, à gauche, j’entrevois des sougours dressés sur leur séant ; ils regardent une seconde dans notre direction et disparaissent plus ou moins précipitamment, selon qu’ils sont plus ou moins éloignés de nous. Après avoir avancé de quelques pas, je me retourne : ils sont de nouveau là, nous suivant des yeux, immobiles sur les pattes de derrière.

« Le sougour est rusé, dit Klitch, c’est un vrai chaïtan[17] qu’on ne peut tuer avec le fusil. »

[17] Diable.

Nous suivons la rive droite, presque au niveau de la rivière. Le chemin est relativement très-bon. Depuis longtemps nos chevaux ne se sont point trouvés à pareille fête ; les pentes sont douces jusqu’à Déikalan.

Ce village où nous dormirons est à 2,810 mètres d’altitude ; la végétation y est à peu près nulle. La population dispose de fort peu de terre cultivable et fait de maigres moissons. Aussi la pauvreté des habitants est grande, et s’ils ne possédaient des chèvres, ils risqueraient de mourir de faim.

Le soleil est caché derrière les montagnes, et les femmes et les enfants ramènent aux étables le bétail qui a brouté tout le jour loin des habitations. Quand une chèvre s’écarte, on lui jette des cailloux ; les femmes elles-mêmes les lancent très-habilement. C’est ainsi qu’on se dispense de courir, et qu’on remplace les chiens de berger, que nous n’avons encore vus nulle part.

Les femmes ne sont point seulement chargées des travaux domestiques qui leur incombent tout naturellement, elles exercent en outre certains métiers que les hommes pratiquent d’habitude. Elles fabriquent la vaisselle, modelant la terre, la faisant cuire ; les ustensiles de cuisine, les écuelles, les burettes que nous examinons, ont un galbe assez élégant : mesdames les Yagnaous ne manquent pas de goût.

Elles fabriquent également un très-bon mets, le kaïmak, qui est notre régal dans le Kohistan. Chaque fois que nous faisons halte dans un village, notre première demande, à l’adresse des badauds, est généralement : « Y a-t-il du kaïmak ? » Nous avons fait en sorte de n’en point manquer, et d’en avoir une bonne réserve.

J’oubliais de vous dire comment on le prépare à Déikalan. On emplit une grande marmite de lait qu’on fait chauffer jusqu’à la tiédeur, on y verse ensuite environ une tasse de lait caillé. Puis la marmite est exposée à l’air libre. Le liquide refroidit, se couvre d’une pellicule assez épaisse et assez solide pour qu’on puisse l’enlever, la plier, la faire sécher, sans qu’elle devienne cassante. De sorte qu’elle peut être transportée facilement.

Abstraction faite des poils et des crins qui l’agrémentent, le kaïmak, composé en somme de la plus belle crème, est aussi nourrissant que rafraîchissant. Cela explique le peu d’empressement que les indigènes mettaient parfois à nous le vendre. Ils aimaient mieux garder pour eux-mêmes leur friandise préférée que la céder à des passants.