Plus loin, les frères et l’oncle de la jeune femme boivent le thé sur l’herbe, tandis que cinq vaches et sept ou huit chèvres broutent tranquillement près d’eux. Ce petit troupeau constitue la donation que le père fait à sa fille. Après avoir échangé des salamalecs, les Ousbegs nous apprennent qu’ils sont de Sigdi, village situé sur le versant sud des montagnes du Hissar, et qu’ils viennent de Roufizar, où a été célébré le mariage.

Encore un pont à balancement, pour n’en point perdre l’habitude, et voici Novobod perché au sommet d’un mamelon.

Nous n’irons pas plus loin aujourd’hui, afin de pouvoir préparer notre excursion « à la tête du Yagnaou », comme dit Klitch.

Dans l’après-midi, je pars en compagnie d’indigènes qui savent où terrent les sougours. Un gros gaillard paraît très-déterminé et parle de prouesses de chasse. Ses amis lui donnent le titre de mollah. Il me demande l’autorisation d’examiner mon fusil ; il le regarde, fait sonner l’acier du canon d’une chiquenaude et exprime sa satisfaction : « Très-bon, très-bon », dit-il. Et les autres répètent : « Très-bon, très-bon. »

Voilà un connaisseur, pensai-je, et sans doute un tireur émérite.

Dans les replis de la berge, plusieurs jeunes sougours s’ébattent sous la surveillance des auteurs de leurs jours. Ils sont hors de portée d’un fusil de chasse. Je veux avancer de façon à pouvoir les tirer dans de bonnes conditions. Mais le mollah insiste par signes pour que je n’aille pas plus loin. Selon lui, l’occasion est belle. Il est convaincu qu’un homme venu d’aussi loin possède une arme merveilleuse telle qu’on s’en sert dans n’importe quelle position, à n’importe quelle distance, avec l’assurance d’atteindre immanquablement le but.

Je ne puis résister à l’envie de jouer une petite farce au mollah ; je lui donne mon arme et l’invite à s’en servir. Il accepte mon offre avec une satisfaction visible.

Je dresse les chiens et lui montre la gâchette. Il a compris. D’un geste, il fait agenouiller à terre un petit homme trapu, qui s’appuie sur les coudes et tend l’échine, après avoir appliqué ses mains sur ses oreilles.

Le Nemrod de Novobod ôte son turban afin de viser mieux, pose son fusil sur l’affût improvisé, s’agenouille à son tour, fronce ses sourcils broussailleux, épaule, ajuste avec soin, et pan !… la balle va se perdre à dix mètres à gauche du but et quarante mètres avant. La détonation éclate formidable ; les sougours ont disparu.

Le tireur, persuadé d’avoir tué l’animal, court vers le trou, et ses compagnons le suivent en poussant des cris. Ils regardent, inspectent soigneusement le ravin ; mais rien. Ils reviennent bredouilles en discutant avec animation. Et le mollah conclut, tandis qu’il rajuste son turban, par ces mots prononcés d’un ton sérieux : « Sougour chaïtan, sougour diable ! » Ce qui signifie que, du moment que le diable s’en mêle, on a beau être mollah et très-adroit, ou est sûr de perdre sa peine.