Après avoir tenté inutilement d’arriver à portée de ces marmottes diaboliques, je rentre à Novobod en longeant la rivière. Je rencontre une troupe nombreuse de montagnards chassant des ânes chargés ; ils reviennent du Hissar, où, disent-ils, ils ont été victimes des spoliations de l’insatiable Verrès bokhare. On leur a pris près de quarante tengas.

En approchant de notre logis, je vois un rassemblement d’hommes, Klitch au milieu, gesticulant, pestant, criant à tue-tête et menaçant un individu qui s’en va tranquillement un sac sur le dos. Notre serviteur reprend un peu de calme dès que je m’approche et m’explique avec des râles de colère, car il est très-nerveux, qu’un de ces brigands de Yagnaous lui a voulu vendre de l’orge à un prix exorbitant, parce qu’il sait que nous en avons un pressant besoin et que lui seul en possède.

Vous voyez qu’à Novobod on n’échappe point au désagrément du monopole.

Nous habitons chez un grand mollah, très-instruit, paraît-il, et de mœurs recommandables. Les indigènes en parlent avec respect. Ce doit être un homme très-riche, car il possède une théière de fabrication bokhare. Il est absent. Il a été appelé dans le Hissar par des affaires urgentes. Deux de ses fils sont restés à Novobod. On nous les montre. Leur figure est allongée, leurs traits fins, leur nez aquilin ; ils sont sveltes. Cet ensemble forme un contraste frappant avec la solidité, la lourdeur des enfants qui les entourent. Évidemment, ce ne sont pas des Yagnaous, quoiqu’on nous ait dit que Novobod soit le lieu de leur naissance. Renseignements pris, le père est Afghan. Pour des raisons qu’il n’a jamais exposées, il a fui son pays et est arrivé un beau matin à Novobod, d’où il n’est point sorti depuis une vingtaine d’années. Il lit dans les livres et, d’après la rumeur publique, sait écrire. Un mystère plane sur son existence. Il jouit de la considération générale et exerce une grande influence sur la population de cette extrémité de la vallée. Et un Novobodien qui est déjà devenu notre ami, grâce à quelques douceurs, nous dit : « Si le mollah afghan était ici, vous obtiendriez, par son entremise, tout ce que vous voudriez, et personne ne chercherait à vous vendre l’orge plus cher qu’elle ne vaut. »

D’après les gens qui nous entourent, la tête du Yagnaou est proche d’ici. Nous pouvons l’atteindre en trois journées. La chose est croyable, car la rivière roule un faible volume d’eau. En dépit de la fonte des neiges, son niveau est assez bas pour qu’on puisse la traverser à gué. Quant au chemin qu’il faudra suivre, nul ne sait s’il est praticable. Car personne n’est allé à Sangi-Malek cette année.

Sangi-Malek est un endroit où il fait très-bon bivouaquer, à cause de l’herbe. Nous décidons de partir le lendemain dans la matinée. Le vieil Abdourrhaïm restera ici avec le bagage superflu et nos collections. Le seigneur des ânes, Djoura-Bey, nous accompagne avec deux ânes portant, l’un les provisions nécessaires, l’autre le feutre et les couvertures qui sont nos lits de chaque nuit. Trois ou quatre bons marcheurs serviront de guides et de porteurs au besoin.

Les clous qui manquaient aux fers des chevaux ont été remplacés ; les besaces sont bourrées de iahni, de pain cuit sur la pierre chaude, de riz et de kaïmak. On saute en selle.

D’abord, le sentier est facile ; le soleil luit, les papillons, les mouches brillantes voltigent au-dessus des plantes. Djoura-Bey chante, la poitrine à l’air, excitant les ânes de son long bâton qu’il porte en travers de la nuque. De temps à autre, une glissade des montures ébranle des débris amassés, et l’on entend un bruit de dégringolade. Pas le moindre vent. Très-belle matinée.

Mais cela ne dure pas. Le sentier devient imperceptible ; on se hisse au milieu des cailloux ; la végétation a cessé ; de ci de là, un genévrier rabougri ; Djoura-Bey se tait ; le vent souffle ; les nuages voilent la face riante de ce bon soleil. Il fait froid. On entend le hennissement des chevaux, les excitations de l’ânier. Les guides nous engagent à descendre dans le lit de la rivière peu profonde et à remonter le cours aussi longtemps que possible. La marche sera plus rapide et moins fatigante pour les cavaliers. Eux-mêmes poursuivront la route dans le voisinage des crêtes, et nous préviendront dès que nous pourrons les suivre sans encombre. Puis nous sortons de la rivière en profitant de la pente douce de la berge, qui plus loin sera escarpée. Fréquemment, des gorges, comblées par la neige, coupent le chemin d’une large raie blanche. Les hommes vont à l’avance, tâtonnent, sondant la croûte de leurs bâtons, et l’on traverse à la file à pied. Les chevaux enfoncent ; on les tire, et, décrivant des zigzags afin d’utiliser les surfaces solides, la petite troupe parvient sur l’autre bord. Hommes et bêtes reprennent haleine, et l’on continue avec les mêmes difficultés, les mêmes précautions, chaque fois qu’on rencontre la neige ; on sue, on souffle, empêtré dans sa pelisse quand on se traîne, trop heureux de la porter une fois que l’on est perché sur son bidet et que les rafales du vent cinglent la face au tournant des corniches.

On descend à nouveau dans le Yagnaou, dès qu’on le peut. Dans les criques où la rivière s’enfonce en serpentant, la neige, à l’ombre, n’est pas encore fondue. L’eau qui dévale a percé de part en part l’énorme masse blanche, l’a creusée en limant sans relâche, et maintenant on peut passer à cheval sous de longues grottes à la voûte suintant par des stalactites de glace.