Sur le soir, une troupe de cinq ou six hommes mal vêtus passe à côté de nous. L’un d’eux conduit par la laisse un cheval chargé de bagages et d’outils. Ce sont des Turcomans qui viennent de Kourgan-Tiube, et voulaient gagner directement Oura-Tepe, où ils pensent trouver du travail ; mais la passe qui mène de Sangi-Malek à cette ville n’est point encore praticable ; ils ont dû rebrousser chemin, et ils sont décidés à descendre la vallée du Yagnaou.

Par places, il y a, dans le milieu de la rivière, des îles de verdure, avec des saules et des tamarix. Les pâtres du Karategin et du Hissar viennent y faire paître leurs troupeaux.

Il est déjà tard, et notre troupe ne demande que repos, quand elle parvient, après avoir franchi une dernière gorge, près de Sangi-Malek.

Tel est le nom du roc énorme qu’une main de Titan aurait jeté au milieu d’une vaste prairie encaissée dans les montagnes, bordée par la rivière et deux gorges où la neige se bombe au-dessus de l’eau bruissante.

Sous les auvents naturels que projette la pierre plus large au sommet qu’à la base, on aperçoit la marque du séjour des hommes. Le sol est piétiné, l’herbe a disparu ; la flamme a léché la paroi que la fumée a noircie. Un homme s’avance, salue ; c’est un Ousbeg qui passe à cette place un mois environ de l’été. Il possède un beau troupeau que ses serviteurs mènent paître aux environs. Lui reste près de la pierre tout le jour, et le soir il prépare le repas, qui consiste en pâte qu’il pétrit lui-même et colle à l’intérieur de la marmite pour la cuire. C’est la manière de préparer son pain. Il a, en outre, sa provision de riz et de sel.

Notre bivouac est vite prêt. L’un de nos hommes grimpe sur le « toit », on lui jette les pièces de feutre, et il les suspend comme des tentures, en les fixant au moyen de gros cailloux. On fait porter le pan supérieur sur des branches ; on ferme à peu près les côtés opposés au vent de la nuit, et l’on étend les couvertures avec une pierre plate et ronde en guise de traversin.

Les chevaux entravés, tout le monde part en quête de broussailles, de branches de genévriers et de bouleaux qu’on aperçoit encore sur le flanc des hauteurs. Impitoyablement on casse, on taille les jeunes arbres ; les nuits sont fraîches, et nécessité faisant loi, il importe surtout d’entretenir le feu. La grande question du déboisement des montagnes, la grande utilité du moindre arbuste, tout cela nous sort et vous serait sorti de la tête. Il est écrit que les plus beaux principes prévaudront rarement contre le besoin immédiat.

La nuit tombe ; le troupeau du Hissarien revient chassé par trois pâtres, harcelé par de gros chiens à poil rude. Après avoir brouté une dernière goulée, les moutons quittent la broussaille et se réunissent à la place accoutumée ; les bêlements graves des mères répondent à la voix tremblante des agneaux.

Le maître s’empresse au milieu du pêle-mêle ; il saisit les brebis laitières, les entrave côte à côte et tête-bêche pour les traire. En savourant une écuellée de lait tiède et crémeux, nous marchandons un beau mouton à la queue lourde de graisse. Il nous est vendu environ six francs.

Immédiatement, Djoura-Bey, qui remplit aussi les fonctions de boucher, tire son couteau, saigne la victime et la dépouille. Afin d’enlever plus facilement la peau, il pratique une légère entaille près du tendon d’Achille d’une des pattes de derrière, ayant soin de tailler une lanière qu’il entoure à son doigt. Il applique sa bouche à l’ouverture, souffle comme un Zéphire, les joues arrondies, et, chaque fois qu’il reprend haleine, ferme le clapet en serrant la main qui tient la languette de peau. L’air circule sous l’épiderme, qui se tend, et la bête est soufflée en quelques minutes. Djoura-Bey ferme avec la languette de peau l’ouverture par où il introduisait son souffle, puis il enfonce la lame dans le cuir et le sépare des muscles en moins de temps qu’il n’en faut pour que le feu d’à côté lance sa flamme réjouissante. En l’absence d’Abdourrhaïm, le boucher devient aussitôt cuisinier et confectionne un palao monstrueux. Un des guides crie la prière, sans que Djoura-Bey s’en émeuve ; il est tout à sa cuisine.