Bientôt tout le monde se met à table, par terre, qui les jambes croisées, qui agenouillé, devant l’écuelle. Les pâtres du Hissarien prennent part au festin ; il y a longtemps que ces êtres déguenillés et à l’air véritablement farouche n’ont été à pareille fête. Et ils font chœur avec les gens de Novobod quand ceux-ci nous remercient par un feu de file de borborygmes tout comme les gens de la steppe. Le chef des hoqueteurs exprime sa gratitude en salamalecquant « pour le palao bien gras, ce qui est très-bon contre le froid ».

Le Hissarien ne nous engage pas à poursuivre notre route, car on ne peut atteindre la tête de la rivière en une journée ; plus loin, le bois manque ; la neige n’est sans doute pas encore fondue, et les chevaux n’auraient point d’herbe.

Nous ne voulons rien croire avant d’avoir vu, et décidons de partir dès l’aube. Djoura-Bey restera au bivouac avec les ânes et les bagages.

La nuit a été fraîche ; à cinq heures, le thermomètre est descendu à 2° au-dessous de zéro ; à six heures, il monte à 3° à l’ombre ; au soleil, il marque 4°.

Après deux heures de marche très-pénible à travers les gorges comblées par les avalanches, sur les sentiers minuscules au bord des rives escarpées du Yagnaou qui disparaît parfois dans le bas sous la neige ; après avoir glissé, trébuché cinquante fois, voilà tout à coup que les rochers disparaissent, que les pentes sont douces et qu’une plaine, presque une plaine, se déroule avec des pelouses d’herbe fraîche, où des milliers de moutons, des centaines de chevaux broutent tranquillement, et nos étalons hennissent pour saluer les belles juments au large ventre qui se tiennent graves au milieu d’innombrables poulains gambadant, ruant, parce que la turbulence est le propre de l’enfance. Les sougours eux-mêmes profitent de l’indifférence des hommes et s’ébattent en troupe avec des cris joyeux. Devant nous, à l’est, des pics gigantesques et couverts de neiges éternelles servent de fond à ce riant tableau noyé dans le beau soleil. Nous ne pouvons résister à l’envie de prendre un temps de galop. Voilà trois semaines que nous sommes condamnés au pas saccadé de la montagne.

Le Yagnaou se forme à cette place de deux cours d’eau d’à peu près égale force, formés eux-mêmes chacun de deux ruisseaux qui, à environ cinq ou six verstes de leur point de rencontre, naissent du suintement des neiges. Il y en a un amas colossal sur chacun de ces trois dômes qui nous paraissent formidables et se perdent dans le ciel, bien que nous les examinions d’une vallée située à trois mille deux cents mètres.

Ces ruisseaux roulent une eau claire et limpide, ce qui témoigne suffisamment qu’ils ne sortent point des glaciers. Sans quoi elle serait trouble et bourbeuse.

Dans l’angle formé par les ruisseaux venant du sud et du sud-ouest, qui constituent la branche est du Yagnaou, les tentes des pasteurs des chevaux sont dressées çà et là. On voit des enfants qui courent, des femmes qui circulent, des hommes accroupis autour des feux. Je reconnais le terrain et constate, entre autres particularités, que l’ail sauvage pousse ici aussi grand que dans nos jardins, aussi dru que les roseaux dans nos étangs.

Puis je m’approche du campement. Klitch qui m’accompagne m’engage vivement à rendre visite aux nomades.

« Il y aura du koumys », dit-il. Klitch aime beaucoup le koumys. Moi aussi, j’aime beaucoup le koumys. Qui n’aime pas le koumys ?