Une bande de mâtins féroces se précipite à notre rencontre ; ils sautent à la tête de nos chevaux, leur mordent le jarret. Malgré une grêle de coups de fouet, ils ne se sauvent point. Mon compagnon est furieux ; il dégaîne son sabre, mais les maudits animaux se tiennent à distance et l’attaquent par derrière. Personne ne bouge dans le campement. « Tire avec ton revolver, maître ; tire avec ton revolver, vite… » Je tire, brûle le poil à l’un d’eux qui se sauve en hurlant ; les autres battent en retraite. Au coup de feu, on se décide enfin à rappeler les trop zélés gardiens.
Les hommes se rassemblent. On se salue. Klitch me présente comme un ami des Russes et un Farangui qui veut visiter du pays. On descend de cheval. Le chef de l’aoul, un vieux, nous invite à prendre place à son feu. Il donne des ordres ; un des serviteurs jette dans le foyer une brassée de broussailles, et une belle flambée nous réchauffe.
Nos hôtes sont des Ousbegs du Hissar qui viennent tous les ans, à pareille époque, refaire leurs troupeaux sur le plateau de Dechtigumbaz (plaine de la Coupole). Tel est le nom qu’il donne à ces prairies. Ils sont arrivés depuis une vingtaine de jours. Ils possèdent des étalons et un grand nombre de juments qui leur donnent des poulains. Ils les élèvent et les revendent quand ils sont âgés de deux à trois ans. En somme, ils sont marchands de bestiaux.
Leurs moutons étaient hors de vue, mais ils nous disent en posséder également un grand nombre. Ils sont riches, et nous le prouvent en nous faisant servir une trentaine de côtelettes d’agneau rôties dans la marmite et une outre pleine de koumys. Nous faisons beaucoup d’honneur au festin improvisé, tout en répondant aux questions innombrables qui nous sont posées : Où est mon pays ? Que viens-je faire dans la montagne ? etc., etc.
L’un d’eux remarque que je suis chaussé du large bas de cuir des montagnards. — « Galtcha ! » dit-il, et il se met à rire non sans une certaine ironie, comme si cette chaussure n’était point digne d’un cavalier. Puis le vieux parle du Bokhara, des Russes, et il compare sa situation à celle des indigènes qui vivent dans la province de Samarcande :
« Quelle différence ! s’exclame-t-il ; tandis qu’on nous accable d’impôts, sous le prétexte que les Russes exigent de l’argent, qu’on nous pressure par tous les moyens possibles, les Ousbegs du Turkestan russe vivent tranquillement et s’enrichissent. Ces jours derniers, j’avais vendu à Oura-Tepe un millier de mes moutons ; le touradjane de Hissar l’apprend par ses espions et me mande tout de suite auprès de lui. — Tu as vendu mille moutons, me dit-il, je le sais ; donne-moi mille tengas, tout de suite. — Je n’avais touché que la moitié du prix de mon troupeau, et il fallut s’exécuter immédiatement. Voilà à quoi nous sommes exposés. »
Ces gens habitent sous des abris construits au moyen de perches, de claies et de morceaux de feutre. Ces abris sont plus longs que larges et de dimensions considérables. Cela tient à ce que durant la froidure des nuits ils font coucher les jeunes poulains et les agneaux sous le couvert.
Plusieurs de ces Ousbegs étaient blonds ; le froid avait violacé leur gros nez et leurs pommettes saillantes. Les faces très-larges reflétaient plus de santé que d’intelligence. Au reste, ils exercent leur mâchoire davantage que leur cervelle. Les serviteurs, les femmes, les enfants font la besogne, et ils dorment, devisent, ou bien, comme les deux seuls individus que nous voyons s’occuper, ils réparent les courroies, cousent des bottes et grattent nonchalamment le dombourak[22]. Ils entremêlent les flâneries, les bavardages, de nombreuses écuellées de koumis, et finissent par dormir, car le koumis a des propriétés soporifiques.
[22] Grossière guitare à trois cordes.
Je m’en aperçois à l’instant. En effet, Klitch fléchit sur son cheval, ouvre les yeux avec peine ; il m’avoue avec un bâillement avoir trop bu. « Très-bon, ce koumis, très-bon », dit-il. C’est là son excuse.