Le 30 juin, nous sommes de retour à Novobod. Notre après-midi est employée à des mensurations anthropologiques. La majeure partie de la population mâle passe par nos mains. Puis nous revenons sur nos pas jusqu’à Farab par la pluie ou le vent et quelquefois l’un et l’autre.

Notre retour n’est signalé par aucun événement remarquable. Nous constatons à nouveau certains traits de mœurs qui nous ont frappé le jour où nous entrions dans la vallée du haut Zérafchane.

Tandis qu’un Ousbeg n’hésite pas à souffler un flambeau, le montagnard de langue tadjique l’éteint en agitant la main ou en pressant la mèche entre ses doigts mouillés. Quand on lui demande la raison de cette manière d’agir, il répond laconiquement : « C’est la coutume », ou bien : « Cela me ferait mal à la gorge. »

Pas plus que l’homme de la plaine, le montagnard ne crache dans le foyer : cracher marque le mépris.

Au moment où la chandelle est allumée, on salue la lumière en portant la main à la barbe, comme lorsqu’on voit pour la première fois le croissant de la nouvelle lune briller dans le ciel.

D’autre part, on nous conte que dans la maison où un enfant vient de naître, on pose près de son chevet des chandelles qui brûlent pendant la nuit. Puis on place sous la tête du nouveau-né un couteau et un Coran : cette illumination, ces objets éloignent l’esprit du mal. En outre, le mollah prie pendant trois jours à l’intention de l’accouchée qui a purifié son corps. Parfois un individu malade a recours à des sortiléges pour obtenir sa guérison. Trois petits feux sont allumés à distance l’un de l’autre, autant que possible dans un carrefour, car cela est préférable. Le chef de la cérémonie conduit par la main le malade qui saute par-dessus chacun des feux, en fait le tour trois fois, puis s’assied. Une poule est apportée, on la pique légèrement, elle saigne quelques gouttelettes que l’on introduit dans l’oreille du patient, ou bien on l’oint de sang entre les sourcils. Puis on fait tourner la poule autour de sa tête, on la lui présente, et il crache dessus. Ensuite la poule est jetée pas trop loin, car elle revient de droit au charmeur, qui est en outre payé de sa peine. Quand le malade est affaibli au point de ne pouvoir marcher, un homme le prend sur son dos et exécute les marches, les contre-marches, les sauts. Il est rémunéré pour ce travail.

Une femme est stérile, elle veut être mère. Que fait son mari ? Il tue une chèvre, et il convie autant que possible les jeunes gens qui lui sont alliés par le sang. Chacun d’eux apporte son fouet.

Dans une chambre spacieuse, la femme est accroupie, vêtue de ses plus beaux habits et le visage découvert, à moins qu’un étranger ne soit présent. La chèvre est servie, et on la mange devant l’hôtesse qui regarde. On a soin de réserver les os. On les dispose en cercle autour de la bréhaigne ; puis les festineurs la cernent de tous côtés, et se mettent à pousser des « Ho ! ho ! » de toute la force de leurs poumons. Deux hommes agenouillés brandissant des tam-tams les font résonner, afin d’accompagner une chanson de circonstance hurlée vigoureusement. Le mari, témoin de la scène, invoque Allah sans interruption. De tout cela il résulte un charivari étourdissant dont le but est de terrifier le diable possédant la malheureuse femme. Au reste, il est facile de constater sa présence, car durant cette manifestation hostile, il manque rarement d’essayer de dévorer l’enfant que la femme porte dans son sein, et à chaque morsure la femme tressaille de douleur. Au tressaillement révélateur, les jeunes gens, qui sont attentifs, frappent la possédée du fouet qu’ils tiennent à la main. Il paraît que le malin esprit est expulsé en trois ou quatre séances.

Le mari remercie tous ceux qui ont bien voulu lui prêter un concours bienveillant, et leur distribue quelques pièces de monnaie en manière de silao[23].

[23] Cadeau, pourboire.