Une coutume assez curieuse est de ne point couper le pain et de le toujours rompre. Se servir d’un couteau est, paraît-il, un moyen sûr de faire augmenter le prix de la farine. En France, dans un certain milieu, couper son pain, au lieu de le rompre, serait une marque de mauvaise éducation. C’est ainsi que souvent une crainte inexplicable provoque une superstition donnant quelquefois naissance à un rite ; ce rite perd le sens religieux qu’il avait d’abord, et devient une simple formule de politesse à laquelle on tient d’autant plus qu’on l’explique moins.
Nous traversons le pont qui mène à Tok-fan ; le soleil est sur le point de disparaître, et nous ne sommes pas fâchés de revoir le portail de la mosquée qui nous abrita la première fois.
Au moment de descendre de cheval, un cavalier arrive au galop le long de la rive droite. Il est bientôt près de nous, salue respectueusement, et il nous explique dans un langage fort embrouillé, émaillé d’un peu de russe, que « des toura (seigneurs) sont à Farab, qu’un gouspan (mouton) a été coupé » (il fait le geste d’enfoncer un couteau dans sa gorge), et que l’on nous invite à venir en manger. Quoique nous soyons bien fatigués, nous enfourchons nos bêtes et suivons le gros Ousbeg qui vient de nous apporter l’invitation au « tamacha » (fête).
A Farab, nous trouvons en effet le chef du district dont nous avons fait connaissance à Pendjekent. Il souffre de la fièvre et compte que l’air des montagnes contribuera à le guérir. Il nous annonce l’arrivée prochaine, dans la soirée peut-être, de deux ingénieurs russes qui sont en ce moment à Kenti, où ils étudient la couche de houille dont nous avons constaté l’existence en passant.
Les feux sont allumés, quand ces messieurs paraissent avec leur escorte de Cosaques et de djiguites, mais sans leurs bagages, qui n’arriveront que le lendemain. Un de leurs chevaux de bât, qui était chargé malheureusement d’une partie de leurs instruments, est tombé dans le Zérafchane.
Ils possèdent une pharmacie mieux garnie que la nôtre et nous donnent quelques onguents que nous appliquons sur le dos de nos chevaux écorchés par le frottement de la selle durant un mois de montées et de descentes continuelles.
Notre djiguite Klitch souffre d’un commencement de conjonctivite causé par le froid et la blancheur de la neige, et il réclame un médecin. Nous lui ordonnons de se laver avec de l’aqua simplex, le plus souvent possible.
Parmi les djiguites des ingénieurs se trouve un grand garçon, né dans le district de Kourama. Il est allé de Tachkent à Paris conduire des chevaux du pays à l’Exposition universelle de 1878. Paris lui a laissé une idée de grandeur, de splendeur surnaturelle, et il en parle chaque fois qu’il trouve à qui s’adresser. Les indigènes se délectent aux récits des merveilles des pays lointains. Aussi, jusqu’à une heure avancée, il y a un cercle de nombreux auditeurs autour du djiguite, et nos hommes l’écoutent avidement. Ils sont curieux de connaître par la bouche d’un congénère la patrie de leurs maîtres, les Faranguis.
Il parle avec emphase de la variété et de la richesse des produits, des machines accumulées dans le palais du Champ de Mars, des costumes curieux des femmes et des hommes de tous pays ; mais ce qui l’a surpris, c’est la grandeur de ce bâtiment, de cette « kibitka » qui contenait les choses rapportées de tous les coins de la terre. Une kibitka qui a deux tach de tour, seize verstes, et de cela il en est sûr, ayant chevauché lui-même plusieurs fois tout autour, et il répétait « deux tach, deux tach ». Les auditeurs, bouche béante, hochent la tête, faisant claquer leur langue. Son maître l’a conduit à l’Hippodrome, une maison en fer ; dans les grandes boutiques où des milliers de gens trafiquent dans une même chambre. Une chose très-curieuse aussi, ce sont des maisons où sont représentés les hommes de la terre. Il en est même qu’on fait sécher après leur mort et qu’on conserve. « J’ai vu tout cela, dit-il, et bien d’autres choses. » Et les claquements de langue de l’auditoire reprennent de plus belle. Le conteur est au milieu des curieux, tous éclairés par la flamme du foyer. Le Kan-Tag est en face de nous, et les langues de feu de la montagne qui brûle, apparaissent plus brillantes dans l’obscurité de la nuit, et donnent l’illusion d’un volcan au cratère mal éteint. Cela fait très-bien.
De Farab, on descend près du Yagnaou, qui coule avec une vitesse de 9 kilomètres à l’heure, puis on le quitte à l’endroit où il heurte les eaux de l’Iskander-Darya, et les rejette près de la rive gauche du Fan. Car le Yagnaou s’appelle Fan jusqu’au Zérafchane.