L’Iskander-Darya, ou fleuve d’Alexandre, traverse une vallée qui semble très-large, comparée à celle d’en face. Les chevaux vont d’un bon pas, à travers un bocage de pommiers sauvages, de genévriers et de saules. On est heureux de trouver de l’ombre par une chaleur qui semble écrasante après la fraîcheur de là-haut. Pourtant le thermomètre ne marque que 31° R. au soleil. Un mois auparavant, c’eût été une température fort agréable ; mais nous étions alors accoutumés à la chaleur torride de la plaine.
On passe sur la rive droite de l’Iskander-Darya, et la vallée se rétrécit subitement ; on souffle sur un sentier caillouteux, escarpé ; puis à la descente c’est de la verdure et le miroir tranquille du lac d’Alexandre avec des bouquets d’arbres, une prairie et des blocs de pierre au premier plan. Un petit bois verdoie à l’extrémité ouest ; une bonne place pour bivouaquer. L’eau s’enfonce à droite et à gauche dans les encoignures que font des chaînons parallèles, s’abaissant tout autour du lac ; des touffes d’arbrisseaux sortent des éboulis accumulés à mi-côte ; le bas des pentes est dénudé. Ces sommets lointains et couverts de neige, ces découpures nombreuses, cette végétation relativement luxuriante, font penser à une copie très-mauvaise, très-incomplète du lac des Quatre-Cantons.
Un étroit sentier se glisse au bord de l’eau ; on le suit pour contourner le côté nord. Au-dessus de nos têtes, nous apercevons comme deux rayures creusées dans l’épaisseur des contre-forts, à distance l’une de l’autre, et parallèlement à la nappe d’eau. Ce sont les traces anciennes d’un niveau plus élevé de l’Iskander-Koul, qui deviendrait avec le temps le réservoir d’un volume d’eau de moins en moins considérable. La conséquence immédiate de cet amoindrissement est la diminution proportionnelle de la surface de terre irriguée et cultivée dans la vallée du Zérafchane.
Les oiseaux aquatiques sont rares ; j’aperçois une ou deux couvées de canards qui fuient alignés en coin, une cigogne noire disparaissant dans les arbres, où gazouillent quelques petits oiseaux ; quant aux inévitables corbeaux, ils croassent dans les airs.
Nous bivouaquons sous un abri de branchages supportant des pièces de feutre, sur le tapis vert d’un pré où chevaux et ânes se vautrent gaiement. Les flaques d’eau luisent sous les saules touffus des bocages. Voilà un recoin paradisiaque, sans compter qu’on a le combustible à profusion et pas le moindre vent.
La nuit monte ; une brise légère nous apporte des nuées de toutes petites bêtes très-sveltes, admirablement faites, quoique imperceptibles, mais armées d’un dard aussi long que leur abdomen, et qui nous piquent, nous harcèlent, et nous obligent à nous placer entre deux feux. Ces moustiques importuns se jettent sur nos chevaux et les éveillent ; ils se lèvent, s’ébrouent, se roulent, lançant des ruades, donnant les signes de l’énervement. Notre chien hurle de douleur, nous l’enveloppons dans une couverture. On jette sur les feux des morceaux de bois, dans l’espoir que la fumée nous protégera contre l’ennemi. Chacun se cache sous son manteau et finit par s’endormir, malgré la chaleur insupportable de cette rôtissoire improvisée. De deux maux on choisit le moindre.
Le matin, nous nous levons avec le soleil, et comme les glaces de Venise ne font point partie de notre voyage, chacun dit à son voisin : Qu’ai-je donc sur le front ? sur le nez ? près des lèvres ? Chaque figure est un masque excessivement comique : l’un a le nez énorme ; un autre, des lèvres de nègre, ou sur le front des bosses à faire réfléchir un phrénologue ; quant à moi, je ne puis ouvrir qu’un œil, et l’une de mes mains a la boursouflure informe d’un gant de boxe. Que faire ? rire, et c’est ce que nous faisons tous.
Nous partons pour la passe de Mourat, en suivant le Saratag-Darya qui se déverse dans le lac d’Alexandre. Notre direction est sud-ouest. Aux abords du lac, la vallée est assez large pour qu’on y ait établi deux petits villages. Personne ne les habite en cette saison. Plus loin, quelques parcelles de terre sont cultivées ; on tourne brusquement sur le nord, et la montée commence à être plus difficile ; mais on va à côté des torrents bordés de saules, de genévriers. Un habitant de Saratag nous sert de guide : un gaillard solide, marcheur admirable, à la jambe fine près de la cheville, au mollet rond bien dessiné, quoique un peu haut, — une jambe de contrebandier aragonais.
Après avoir parcouru les deux tiers du chemin, à 10,000 pieds environ, l’affluent du Saratag reçoit un autre torrent venant précisément d’un petit lac situé au pied de la passe de Mourat et coulant au bas du versant gauche d’un chaînon qui fait coin dans cette haute vallée. Il y a de l’herbe partout. On chemine assez facilement. Klitch souffre des yeux, et ne cesse de pousser des soupirs entremêlés d’« Allah ! », de « Mahomet ! »
Nous joignons trois ou quatre cavaliers qui s’en vont dans le Hissar vendre des khalats et des étoffes. Quand ils auront vendu leur pacotille, ils achèteront des moutons qu’ils revendront à Samarcande. Klitch reconnaît l’un d’eux, et se lamente. Puis la végétation disparaît sur les pentes ; les derniers genévriers se trouvent au-dessous de nous, et sont étalés en rosaces sous la pression constante du vent. L’herbe tapisse le thalweg criblé de trous innombrables de sougours qui se plaisent dans le voisinage des neiges, où l’homme ne les importune point.