A environ 400 mètres du lac, Klitch s’arrête, se couche sur une pierre, gémit, invoque tous les personnages influents de l’Islam ; il offre le spectacle de la prostration la plus complète. Environné de neige, caché sous son manteau noir, les bras étendus, avec son cheval couleur isabelle à côté de lui, vu à distance, notre djiguite représente un infortuné accablé par le destin. Les accessoires du tableau sont le torrent pavé de larges dalles, les sougours qui crient en nous regardant, un aigle qui tournoie tranquillement. Les crêtes environnantes couvertes de neige, colorées par le soleil, forment le cadre grandiose à un petit homme dont les paupières suppurent.
J’abandonne Klitch et marche derrière le guide qui talonne de son bâton et se retourne fréquemment, indiquant du doigt la direction que je dois suivre.
Voici le lac, où sont superposés les glaçons que la neige couvre sur les bords ; l’eau s’échappe à l’extrémité nord. Au dire de notre guide, ce réservoir de quatre à cinq cents mètres de circonférence contient toujours de la glace. Il est vrai qu’il est situé à près de quatorze mille pieds d’altitude. A gauche, c’est-à-dire à l’est, le chemin grimpe jusqu’au sommet de la passe.
Le soir, par un beau clair de lune, nous rejoignons les âniers qui attendent près du Saratag-Darya. Cette rivière coule devant nous, et j’observe que la rapidité de l’eau qui frotte les rives est moitié moindre que celle de l’eau coulant au milieu. Les genévriers de belle taille sont nombreux dans cette région. On nous affirme que de l’autre côté de la passe de Doukdane que nous franchirons demain, il existe une forêt très-grande dans l’endroit appelé Artcha-Maïdan.
Avant d’apercevoir la passe de Doukdane, on se hisse d’abord au sommet d’une première plate-forme, où des pâtres gardent des troupeaux de moutons. Ils appartiennent à un marchand de Pendjekent, une connaissance de Klitch qui revient du Hissar ; chemin faisant, cet Ousbeg a trouvé des cornes de kik[24] qu’il nous offre.
[24] Chèvre sauvage (en turc).
Puis on descend rapidement dans une gorge, on dirait qu’on n’en pourra point sortir. Des montagnes blanches se dressent sur les côtés, en face ; dans le bas, c’est le sentier rocailleux qui monte, disparaît dans la neige, et, en travers de l’horizon, une pyramide blanche, tronquée au sommet, jetée au beau milieu de la route, ainsi qu’un obstacle infranchissable.
La grêle tombe, ensuite la pluie ; le vent souffle de l’ouest et nous glace ; les chevaux trébuchent, enfoncent dans la neige jusqu’au poitrail. A notre gauche, il y a un ravin qu’ils regardent de côté ; la peur du vide les fait se cramponner, et malgré leur éreintement, chaque fois qu’ils s’abattent, ils se relèvent vite, avec des efforts désespérés. Ils sentent bien que l’on ne s’arrêterait point sur la pente à pic qu’ils longent.
A la vérité, la couche épaisse de neige amortirait les chocs durant la dégringolade ; mais il ne serait point facile de remonter.
Klitch marche immédiatement devant moi-même, car je ferme la marche, et je l’entends lancer des imprécations, se lamenter comme si sa dernière heure avait sonné. Aussi je ne lui vois point lever la tête, ni admirer la sauvage magnificence du paysage, et les firngletcher qui sont à notre gauche l’intéressent fort peu.