Au sommet de la passe, le thermomètre descend à 3 degrés, malgré le soleil. Le vent hurle, les chevaux lui présentent immédiatement la croupe, sans être sollicités de la bride ; Klitch ne s’arrête point : « Moi mourir ici, dit-il ; si je reste ici, pars, maître, pars. » Le fait est qu’il faut avoir une fière envie de noter la température, pour s’arrêter, couvert de sueur, dans un courant d’air aussi colossal. On descend par la ligne de faîte d’une traînée de rochers partageant la vallée, comme le ferait un môle ; le vent a déblayé le sentier, rejetant la neige à droite et à gauche. Voilà encore des glaciers. De temps à autre, une avalanche se précipite. La neige coule comme de l’eau, et quand un obstacle l’arrête un instant, elle rebondit en cascades formidables, et des flocons blancs qui pèsent des milliers de kilogrammes s’écachent avec le bruit de la foudre. Durant deux ou trois minutes, c’est un roulement de tonnerre continu, entrecoupé de salves retentissantes, puis un grondement sourd d’orage s’éloignant qui marque la fin de l’avalanche.

Alors, on entend les cris d’effroi de tous les oiseaux nichés dans les crevasses, que le fracas arrache à leur torpeur et terrifie. Ils voltigent effarés, se rassemblent et fuient ; les aigles eux-mêmes s’élèvent à grands coups d’ailes, tandis que les passereaux se bousculent, se serrent l’un contre l’autre, et leur nuée s’en va d’un vol inégal, avec les saccades d’un lambeau d’étoffe secoué par le vent qui l’emporte.

« Ils ont peur », dit Klitch, qui se sent plus à l’aise, maintenant que son cheval sait où poser le pied. Il y a de quoi.

Les genévriers deviennent moins rares, et l’on traverse comme un bois durant quelques minutes ; c’est la forêt d’Artchamaïdan. Beaucoup d’arbres sont coupés par le milieu, un grand nombre paraissent avoir été brûlés, et les troncs creux sont noircis par la fumée.

Je questionne le vieil Abdourrhaïm, qui sait exactement les « causes des choses », et qui a réponse à tout :

« Pourquoi les artchas[25] sont-ils brûlés à l’intérieur ? Est-ce que les montagnards y mettent le feu ?

[25] Genévriers.

— Non, non, les artchas s’enflamment d’eux-mêmes.

— Oh ! oh ! Abdourrhaïm, en es-tu sûr ?

— Par Allah ! chacun sait que dans ce pays, quand l’artcha a atteint l’âge de mille ans, il flambe sans que personne s’en mêle. Telle est la volonté d’Allah. »