Il est probable qu’autrefois, cette région du Kohistan était boisée, mais les pentes ne tarderont pas à être dénudées : on abat chaque jour les plus beaux arbres, et jamais on ne parviendra à faire comprendre aux indigènes quel tort ils se font à eux-mêmes en anéantissant toute végétation propre à régler le débit des eaux.

Avant le coucher du soleil, nous traversons un torrent qui s’appelle tout naturellement Artchamaïdan-Darya, c’est-à-dire rivière d’Artchamaïdan. Il roule impétueusement des eaux blanchâtres et troubles dans un large lit. Un glacier lui donne naissance. Nous voyons distinctement les moraines en face de nous.

Quelques montagnards accourent à notre rencontre ; ils paraissent misérables, ne possèdent qu’un maigre bétail. Ils nous vendent une chèvre au prix de deux francs. Notre bivouac est installé près d’un quartier de roche qui nous garantira cette nuit du vent froid soufflant des glaciers. Nous avons bon feu, et le paysage nous en semble plus beau. La lune blanchit les sommets ; on entend la houle des arbres, le bruissement ininterrompu de la rivière. Très-poétique.

A la lueur de la flamme, je panse comme d’habitude les yeux de Klitch, qui trouve qu’on n’est pas mal à Artchamaïdan. Je lui annonce sa complète guérison avant huit jours ; car il est très-préoccupé de savoir s’il pourra rentrer à Samarcande sans bandeau. Il ne voudrait point apparaître à sa femme avec une mine piteuse. Que diraient les amis qui vont accourir chez lui, dès son retour, en le voyant dans cet état ! Je le rassure par une affirmation catégorique. « Maître, dit-il, quel grand médecin tu es ! » Un grand médecin, en effet.

Par l’Artchamaïdan-Darya, nous descendons jusqu’au Vorou, son affluent, et nous le remontons. Voici des champs cultivés, des arbres ombrageant le torrent où des plongeons noirs se baignent. Bonne récolte d’insectes sur les plantes en fleur.

On se reposera au village de Vorou ; toute la troupe est harassée. La température est plus douce, dans ce vallon bien abrité. Une volée de pigeons blancs habite la mosquée où nous logeons. Les roucoulements de ces charmants oiseaux charment d’abord, mais leurs indiscrétions ne tardent pas à finir par devenir insupportables. A chaque instant, nous sommes interrompus dans notre travail par la chute de certaines superfluités que ces bêtes prodiguent. Nous nous réfugions à l’intérieur.

Le village est à peu près désert. Un brave homme nous procure un mouton qu’on abat vite. Tant de fatigues valent bien un festin, et la marmite immense de la mosquée sert à la cuisine d’un palao copieux. Nos serviteurs et les habitants de Vorou qui nous accompagneront le lendemain mangent une quantité invraisemblable de viande et de riz.

Les montagnards sont rarement à pareille fête, et Klitch m’affirme, et Abdourrhaïm dit comme lui, que la perspective de célébrer un mariage en mangeant du mouton suffit à décider un indigène pauvre à se défaire de sa fille.

Un de nos chevaux a le dos tellement écorché, qu’il est impossible de s’en servir ; on lui cherche un remplaçant, ce qui n’est point facile. Sur le soir seulement, on amène une jument. Abdourrhaïm la monte et me passe son cheval. Ainsi le veulent les convenances. Ici, on laisse les juments aux femmes ; un homme qui se respecte n’en fait point usage.

De Vorou, nous gagnons le faîte d’un chaînon, le dernier qui barre le chemin avant d’arriver aux extrêmes contre-forts ouest de la chaîne de montagnes. On louvoie au travers, en descendant dans la direction de Samarcande.