A quelques kilomètres du village, une population misérable vit sous des abris de branchages. Des vaches, des chèvres en petit nombre, composent toute leur fortune. Ils viennent tendre la main et demandent une aumône. L’un d’eux, très-chétif, supplie qu’on lui donne du thé. Il souffre d’une maladie de la glotte.

On monte, les genévriers disparaissent peu à peu. Le sommet de la passe est libre de neige, arrondi en tertre, couvert de mauvaises herbes.

Derrière nous se déroule le profil dentelé de la chaîne du Hissar, avec des pointes inégales, quelquefois tronquées, rognées horizontalement à l’extrémité et figurant alors, sous la neige, des tables cachées par une nappe blanche trop longue dont les pans se perdent dans les gorges. A notre droite, nous reconnaissons la passe de Doukdane marquée par cette teinte sombre des profonds abaissements du sol. En se retournant, on sent un grand vide au delà des soulèvements de plus en plus faibles du terrain ; cette brume grise dérobe à nos yeux un horizon lointain ; qu’une rafale de vent déchire le voile de vapeur ou l’emporte, et la plaine du Zérafchane nous apparaîtra.

L’ennui naquit, dit-on, de l’uniformité, et nous sommes aises de quitter le Kohistan et de revoir la steppe unie. La passe de Vorou peut avoir 11,000 à 12,000 pieds d’altitude. Nous allons dorénavant beaucoup plus descendre que monter.

Le sentier paraît un fil se déroulant capricieusement sur les flancs des contre-forts ; cependant il est large, comparé à ceux du Yagnaou. Les gorges sont aussi moins étroites.

Il est midi, il fait chaud ; voilà un rocher sur le chemin s’élargissant en plate-forme. La place est belle pour déjeuner. Il y a trace d’un foyer ; nous essayons vainement d’allumer du feu. La provision d’allumettes est sur les ânes ; celles que nous avons ne valent rien, et notre amadou a été mouillé. Pas moyen de faire bouillir du thé. Fort heureusement, voici en dessus de nous, en face, des pâtres accroupis au milieu de chèvres à très-longs poils. On les hèle ; un de nos guides s’en mêle, leur demande du feu. Ils hésitent un instant, paraissent tenir conseil, puis descendent vers nous, mais sans hâte. Leurs chiens les suivent sur les talons.

Ils arrivent, saluent, et tout de suite, sans plus de discours, l’un d’eux s’agenouille, tire du sachet suspendu à son côté la moelle séchée d’ombellifères tenant lieu d’amadou ; il choisit parmi les charbons qui gisent devant lui celui qui paraît le plus facilement inflammable. Il bat le briquet, allume sa moelle, la pose sur le charbon, dans la main, et souffle. La braise est incandescente, il la couvre de brindilles assemblées par son compagnon, et, toujours soufflant, il prépare un excellent feu en quelques minutes. Klitch leur offre une tasse de thé, mais pas de sucre.

« Donne-leur un peu de sucre, dis-je.

— Il ne faut pas, répondit Klitch, qui vient de quitter l’endroit où il gémissait à l’ombre, près de notre chien.

— Et pourquoi donc ? Sans eux tu n’aurais pas eu du feu, et tu n’étancherais pas ta soif.