— Il ne faut pas. Regarde le guide ; il a trop mangé hier, et aujourd’hui il ne peut plus marcher. Vois-tu, il ne faut pas trop bien traiter les croyants. Juge d’après le guide. »

Le fait est que depuis Vorou, le montreur de chemin qui nous accompagne s’arrête fréquemment et ne rencontre pas un torrent sans s’étendre à plat ventre et boire gloutonnement ; il paraît accablé et mange d’une dent dédaigneuse. Il est probable qu’il souffre d’une indigestion de palao ; la veille, il a été invité à l’écuelle de Klitch, et l’occasion étant très-belle, il en a profité.

Et Klitch, qui aime à morigéner les autres, lui fait des reproches, et il ajoute d’un ton sentencieux :

« Garde-toi de bien traiter les croyants, maître, ne leur donne point trop à manger ; car ils ne voudraient plus travailler. Une fois leur estomac rempli, ils veulent rester en place et ne pas bouger non plus qu’un sac plein jusqu’aux bords. Ils sont comme les tazis[26] et les chevaux turcomans, qui ne peuvent courir quand ils ont trop mangé. »

[26] Lévriers.

Nous arrivons ensuite dans une gorge où des huttes de branchages d’une forme conique sont éparses au milieu des genévriers. Cela s’appelle Mazarif.

Autrefois, les habitants de ce village n’étaient pas réduits à la profonde misère où ils croupissent maintenant. Ils se faisaient un joli revenu en abattant les artchas qu’ils transportaient équarris dans les bazars voisins. Mais depuis deux ans, l’administration russe, voulant arrêter les progrès du déboisement, a défendu la vente du bois vert. L’intention qui a dicté cette mesure est bonne à première vue, mais le but n’a pas été atteint. Cependant les indigènes se conforment exactement à l’ordre qui a été donné et ne débitent que du bois mort. Ils usent de la supercherie suivante : ils allument des feux au-dessous des arbres qui se vendront en solives et à l’intérieur de ceux qui ne peuvent servir que de bois de chauffage. Il va sans dire que le bois cesse d’être vert. Ils les abattent, en chargent des ânes et vont tranquillement l’offrir aux clients, sans crainte d’être inquiétés par les agents du gouverneur.

A Mazarif, beaucoup de genévriers sont noircis par la flamme. Comme à Artchamaïdan, je questionne les anciens du village, et ils me répondent sans broncher « que le bois brûle sans qu’on y mette le feu ».

« A quelle époque ?

— En été, quand il est sec. »